Personne ne vous restituera vos années, personne ne vous rendra à vous-mêmes. La vie marchera comme elle a commencé, sans retourner sur ses pas ni suspendre son cours et cela sans tumulte, sans que rien vous avertisse de sa rapidité : elle s’écoulera d’une manière insensible.
Sénèque, De la brièveté de la vie
À soixante-dix-huit ans, Jean-François habitait un appartement qui surplombait le parc Monceau. Tout, autour de lui, transpirait la réussite : le silence feutré de la moquette épaisse, les éditions originales reliées de cuir, et ce portrait de lui dans le hall, saisi à l’apogée de sa carrière de grand patron.
Il avait « réussi ». Il avait dompté les marchés, bâti un empire et collectionné les honneurs comme on enfile des perles. Mais ce soir-là, devant la fenêtre où le soleil déclinait, les mots de Sénèque lui revenaient en mémoire avec la précision d’un scalpel.
Jean-François se rappela ses trente ans. Il pensait alors que la vie était une ressource inépuisable, un compte bancaire au solde infini. Il avait sacrifié les déjeuners du dimanche pour des fusions-acquisitions, et les premiers pas de son fils pour des conseils d’administration à Singapour.
Il n’y avait pas eu de grand fracas. Pas de signal d’alarme. La vie, comme l’avait écrit un philosophe, n’avait pas « suspendu son cours ». Elle s’était écoulée : « d’une manière insensible ».
- À 40 ans : Il se disait qu’il ralentirait « plus tard ».
- À 50 ans : Il pensait avoir encore le temps de « se retrouver ».
- À 60 ans : Il s’était rendu compte que le visage dans le miroir était celui d’un étranger couronné de succès, mais vide d’intimité.
Assis dans son fauteuil de cuir, il regarda ses mains. Elles étaient tachées par l’âge, ces mains qui avaient signé tant de contrats de fer. Un sentiment d’amertume l’envahit : personne ne lui restituerait ses années. L’argent pouvait acheter des tableaux de maîtres, des résidences secondaires et les meilleurs soins, mais il ne pouvait pas racheter une seule seconde du temps où il aurait pu être simplement « lui-même ». Il avait été un titre, une fonction, une réussite sociale. Il n’avait jamais été le propriétaire de son propre temps.
- « La vie marchera comme elle a commencé, sans retourner sur ses pas… »
Malgré sa richesse, Jean-François considérait que sa vie avait été un désastre.
Le matin même, il avait été consulté un spécialiste à l’hôpital Georges Pompidou. Les troubles qu’il ressentait depuis quelques mois étaient sans ambiguïté. Il avait un cancer du pancréas. Le pronostic du professeur ne lui laissait aucun doute, la fin serait au mieux dans un an même peut-être trois mois !
Cette vérité qu’il avait apprise bien tard, il devait la transmettre à ses enfants…
Il rédigea une lettre.
« Mes chers enfants,
Si vous lisez ceci, c’est que le tumulte de ma vie s’est enfin apaisé. Vous allez hériter de mes appartements, de mes titres et de ces chiffres qui semblent rassurer les hommes. Mais avant que vous ne vous partagiez ce que j’ai possédé, écoutez ce que j’ai perdu.
J’ai passé ma vie à croire que le temps était un allié que l’on pouvait négocier. Je pensais que chaque sacrifice d’aujourd’hui serait remboursé avec intérêt demain. C’est le plus grand mensonge de l’existence. Sénèque avait raison : la vie ne fait pas de bruit en s’en allant. Elle ne vous prévient pas par un coup de tonnerre que vous venez de gâcher votre trentième année ou que votre jeunesse vient de s’éteindre. Elle s’écoule, tout simplement, avec une fluidité terrifiante.
Ce que je vous lègue vraiment :
- Ne devenez pas des étrangers pour vous-mêmes : j’ai été le PDG, le président, l’investisseur… mais qui était Jean-François ? Je l’ai oublié dans une vie tumultueuse. Ne laissez aucune ambition dévorer l’homme ou la femme que vous êtes à l’intérieur.
- Le temps n’est pas de l’argent : L’argent se regagne, se perd, se fructifie. Le temps, lui, ne se prête jamais. Chaque minute que vous donnez à une tâche ingrate ou à une personne que vous n’aimez pas est une minute définitivement rayée de votre existence.
- L’illusion du “Plus tard” : Le “plus tard” est un précipice. J’ai remis à plus tard la tendresse, les voyages sans but et les silences partagés. Aujourd’hui, le futur est derrière moi.
Ne commettez pas l’erreur de réussir votre carrière au prix de votre présence. Soyez présents à vos propres vies. Ne laissez pas vos années s’écouler d’une manière « insensible ». Réveillez-vous chaque matin avec la conscience aiguë que cette journée est une pièce d’or que vous ne pourrez jamais remettre dans votre poche.
Je pars avec mes pièces d’or, mais je donnerais tout ce que ce coffre contient pour une seule heure de plus à vous regarder grandir, sans avoir les yeux fixés sur ma montre.
Vivez, tout simplement.
Votre père et grand-père, Jean-François.”
***
Le soir de l’enterrement, Marc s’assit dans le bureau désormais silencieux de son grand-père. La lettre était posée sur le buvard de cuir vert. En lisant l’aveu de Jean-François sur « l’illusion du plus tard », Marc sentit une pression glacée sur sa poitrine.
Il regarda son téléphone qui ne cessait de vibrer : seize appels manqués. L’ordinateur qui cliquetait régulièrement. : quarante courriels urgents concernant une fusion à Francfort. Pour la première fois de sa vie, ces urgences lui parurent d’une futilité absolue. Il vit en Jean-François non pas un modèle de succès, mais un avertissement vivant.
***
Le changement ne fut pas progressif ; il fut sismique. Une semaine plus tard, Marc prit des décisions qui scandalisèrent le reste de la famille :
Il quitta son poste, abandonnant les bonus et la trajectoire de « prodige » qu’on lui avait tracée.
Il utilisa une petite part de son héritage pour racheter une menuiserie dans le centre de la France. Là où son grand-père maniait des abstractions financières, Marc décida de manier la matière.
Il s’imposa une règle simple, inspirée par les regrets de son aïeul : chaque soir, à dix-sept heures, il fermait l’atelier pour lire, marcher ou simplement regarder le jour tomber.
Un an plus tard, les mains de Marc étaient calleuses et sentaient le cèdre, loin de la douceur des mains de Jean-François. Un ancien collègue de Paris vint lui rendre visite et, le voyant ainsi, lui demanda avec un mépris mal dissimulé :
« Mais Marc, tu ne penses pas que tu gâches ton potentiel ? Tu pourrais être au sommet. »
Marc sourit, repensant à la phrase de Sénèque sur la vie qui s’écoule de manière insensible. — « Au sommet de quoi ? » répondit-il doucement. « Mon grand-père était au sommet, et il a fini par s’apercevoir qu’il n’avait jamais quitté la plaine. Pour la première fois, je ne cours plus après ma vie. Je l’habite. »


J’avoue ne pas trop croire en ces mantras que tu nous proposes comme des leçons de vie.
Je connais plutôt un dicton qui nous dit “On ne peut pas être à la fois au four et au moulin“. Il y aura toujours des choses à regretter, des choses qu’on aurait pu faire, qu’on aurait dû faire, toujours, et je trouve démoralisant de se les ruminer.
Non, quand ton espérance de vie est comparable à celle de ton lave-linge, tu ne peux pas faire “rewind” et c’est comme ça.
Et je ne crois pas que de transmettre ce message à sa progéniture pourra changer quoi que ce soit pour elle : l’expérience ne se transmet pas, elle s’évoque et c’est tout, chacun doit faire la sienne pour qu’elle lui soit utile.
La fin du texte me fait penser à quelques dessins de Sempé qui commencent par montrer un buisiness man harassé sous une pile de documents, de chiffres, de statistiques et qui décide de tout lacher pour aller cultiver des salades. Il est heureux au grand air pendant quelque temps, puis on voit son jardin s’agrandir, s’agrandir, s’agrandir sans fin. La dernière image est une copie de la première où il est revenu à l’identique, harassé sous une pile de documents, de chiffres, de statistiques, avec seulement en plus des champs de salades qu’on voit par la fenêtre et qui s’étendent jusqu’à l’horizon…
Mais, c’est vrai que certains ont su partir à Katmandou ou garder le Larzac, et on me dit que certains parmi ces certains ont même fait fortune ! 🙂
Merci, Hermano, de ton commentaire très constructif !
En effet, il me permet de m’interroger sur le texte que j’ai rédigé.
Je me demande rétroactivement si je n’ai pas cédé à la facilité en choisissant pour illustrer la citation de Sénèque la vie d’un nanti.
Pour réfléchir au déroulement de sa vie, et pour en tirer des conclusions sur les orientations choisies, ne faut-il pas avoir une certaine aisance financière ?
Car quoi ? La caissière d’un supermarché ou un balayeur, avaient-ils la possibilité d’orienter leurs vies d’une façon différente ?
Cela fait longtemps que l’on cite par exemple cet ingénieur à la situation confortable qui quitte sa place dans la société pour aller garder les moutons dans le Larzac ou élever les chèvres en Lozère.
J’ai moi-même dans mes relations, une collègue professeur de physique mariée à un médecin dont le fils issu de l’École normale supérieure a demandé un jour à son père de lui faire un certificat médical pour s’inscrire au CAP de boulanger.
Ensuite, il a tenu une boulangerie en Vendée.
Finalement, il s’est aperçu que le métier de boulanger était extrêmement pénible et que se lever à 4h du matin pour faire tourner le fournil n’était pas de tout repos.
Aujourd’hui, il est revenu à une activité plus conforme à sa formation : il s’occupe de la maintenance d’appareils médicaux dans un hôpital !
Tout ça pour écrire que tous ces changements de vie suivent une mode qui n’est pas la portée de tout le monde…
Je suis d’accord avec toi quand tu dis : écrire un message à sa progéniture ne pourra changer quoi que ce soit pour elle.
Je me rends compte que j’étais dans le registre du conte quand j’ai fait rédiger à mon héros, cette lettre destinée à sa descendance. Tu as bien de me le faire remarquer…
Pour ma défense, je dirais que malgré le nombre des années et les aléas de la vie, je suis resté à un éternel optimiste !
Il n’en reste pas moins que la citation de Sénèque a le mérite de nous faire réfléchir sur notre vie et à balayer les regrets que nous pourrions avoir !
Bonjour Loki,
Moi je serais dans la nuance ; peut-être est-il difficile de reculer
quand on est embarqué dans une carrière brillante ;
ça parait risqué aussi pour quelqu’un qui a trouvé un travail
régulier, de quoi “gagner sa croûte” dans un boulot qui n’a pas spécialement
d’autre sens pour lui.
En tant qu’ancienne éducatrice,
il me parait cependant très important de réfléchir, si possible, à la
recherche d’un équilibre entre boulot- famille- enfants…- temps pour soi…
Beaucoup d’enfants ont peu de contacts avec leurs parents ;
notre société y a une bonne part de responsabilité ;
C’est pourquoi il me parait intéressant de remettre en question la course pour
les honneurs et la fortune, au détriment d’une vie sociale et affective harmonieuse.
Ta nouvelle m’a intéressée ; merci Loki.
Tout d’abord Nima, je suis content de retrouver tes commentaires !
Ils manquaient au site. D’autant que ce ne sont pas des commentaires laudatifs, mais ils sont étayés et argumentés et entament des discussions intéressantes.
Je suis d’accord avec toi, il faut être dans la nuance ! Les citations de Sénèque ne sont pas à la portée de tous les individus. Comme l’écrit Hermano et je partage entièrement ce point de vue, il faut une certaine aisance matérielle pour avoir le choix d’orienter sa vie. D’ailleurs, certains, ne le souhaitent pas, et sont parfaitement heureux dans leur carrière même si, c’est au détriment de leur famille.
À ce sujet, l’inégalité entre les hommes et les femmes est flagrante. Celles-ci ont d’immenses difficultés pour concilier leur carrière et leur vie de famille.