Sous la terre, dans le calme brun et humide du potager, les carottes grandissaient serrées les unes contre les autres. Elles parlaient peu du monde d’en haut. Ce monde n’était qu’une légende faite de soleil, de pluie et de géants aux pieds lourds.

Dans ce grand empire du potager, sous une motte de terre sombre et humide, la colonie des racines vivait dans la crainte d’un mythe ancestral. Un monstre sans pitié, sans âme, dont l’ombre projetée sur le sol annonçait l’Apocalypse.

Pour la carotte, le lapin est la parfaite incarnation du mal.

Racine-74 était une jeune carotte pleine de sève, fière de ses fanes touffues qui captaient la lumière du soleil. Les anciens lui avaient souvent raconté l’effroyable légende. Le Monstre ne se contentait pas d’assassiner : il arrachait les êtres à leur terre nourricière, traînant leurs corps orangés hors de leur berceau originel dans un déracinement cruel. Puis venait le bruit, un claquement sec, un broyage implacable, le supplice ultime.

Ce matin-là, la terre se mit à trembler. Un choc sourd, répété, qui faisait vibrer chaque grain de sable.

— Il est là…, chuchota la vieille Carotte-Mère à côté d’elle, ses fanes frémissant de terreur.

Au-dessus d’elles, l’herbe fut écrasée sous deux pattes feutrées, mais monstrueuses. Puis apparut la Chose. Deux grandes oreilles dressées vers le ciel comme des antennes maudites, un museau frémissant flairant le sang végétal, et surtout, ces deux incisives blanches, aiguisées comme des guillotines.

Racine-74 tenta de s’enfoncer plus profondément dans le sol, mais la terre était dure. L’ombre gigantesque se pencha. Un souffle chaud et humide pénétra la surface.

Soudain, une griffe puissante gratta le sol. La lumière du jour, d’ordinaire si douce, devint une menace aveuglante à mesure que la terre s’écartait. Racine-74 sentit une pression terrible autour de son collet. Une poigne invisible et irrésistible la souleva.

Elle fut arrachée à son monde. Le vide, puis le froid de l’air libre.

Elle leva ses yeux imaginaires vers le bourreau. Le lapin la fixait de ses yeux noirs, vides d’empathie. Il n’y avait ni haine ni colère chez le monstre, seulement une gourmandise glaciale — la pire des cruautés.

Les mâchoires s’ouvrirent. Le gouffre rose s’approcha. Racine-74 ferma ses pores, rassemblant son dernier reste de sucre, alors que résonna le CRAC fatidique.