Jean-Yves savoure le coca-cola que lui a servi une hôtesse. L’avion de la République le ramenant du Qatar survole la méditerranée. Cela fait deux ans que le jeune homme suit Laurent Fabius ou François Hollande dans leurs déplacements à l’étranger. Jean-Yves est interprète et il a accompagné le ministre des Affaires étrangères à Doha où celui-ci a rencontré Tamim ben Hamad Al Thani l’émir du Qatar. Les échanges ont été fructueux.

Depuis qu’il a été engagé au ministère des Affaires étrangères comme interprète (anglais, allemand, espagnol, russe, arabe) Jean-Yves a servi le président et différents ministres dans le monde entier ; ce qui lui a permis de côtoyer de nombreux chefs d’État.

Pourtant Jean-Yves n’est pas satisfait. Il devrait l’être pourtant, car sa situation est enviable et beaucoup s’en satisferaient. Malgré tout il est frustré, il a l’impression d’être un rouage invisible dans les conversations officielles.

Jean-Yves se prénomme en réalité Farid. Jeune beur né à Évry d’une mère nommée Fatima et d’un père Mohamed Hasnaoui d’origine marocaine. Dans la cité il a vécu tous les handicaps des habitants de ces ghettos. Malgré ses capacités certaines, il a été orienté dès la fin de troisième dans un LP pour préparer un C.A.P de mécanicien auto. Il aurait terminé dans la mécanique si un enseignant du LP n’avait pas remarqué ses immenses facilités en particulier dans l’étude des langues. Farid se rappelle avec émotion de monsieur Rodriguez. Ce professeur l’a encouragé pendant toute sa scolarité en LP. Son C.A.P en poche Farid a trouvé une place dans un garage, car ses parents tenaient absolument qu’il travaille. Avec l’aide de monsieur Rodriguez professeur d’anglais, il a passé en autodidacte un baccalauréat L.  Puis une bourse lui a permis de suivre une brillante scolarité, en hypocagne et en cagne, d’entrer à l’école normale supérieure. Il en est sorti avec en poche, une agrégation d’arabe, d’anglais et d’espagnol auxquelles il a ajouté le russe à l’institut des langues orientales.

Malgré son brillant parcours, Farid est complexé par ses origines. Il ne peut changer son nom, il a décidé néanmoins de se faire prénommer Jean-Yves.

Le côtoiement en permanence d’hommes politiques de haut niveau et de milliardaires a donné à Farid le goût de la richesse. Il a donc décidé d’utiliser ses capacités pour avoir, comme on le dit souvent, sa part du gâteau…

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La conférence internationale de lutte contre le trafic de drogue vient de s’achever Mexico.

Carlos Slim Helú est assis dans un fauteuil devant son hacienda. Un de ses gardes du corps lui a glissé une missive indiquant qu’un des représentants de la délégation française souhaiterait le rencontrer discrètement.

Carlos Slim est peu connu, pourtant il est considéré comme le deuxième homme le plus riche du monde, avec un patrimoine de 72 milliards de dollars américains. À la tête d’un conglomérat de sociétés Grupo Carso représentant 2 à 3 % du PIB mexicain.

Il est né à Mexico en 1940 de parents catholiques maronites d’origine libanaise. Il est très dur en affaires, il a portant des faiblesses, car le nom Carso est la contraction des premières lettres du prénom de Carlos Slim et de Soumaya Domit, son épouse défunte.

Carlos Slim est intrigué par cette missive qu’il ne cesse de relire. Par l’intermédiaire de son garde du corps, il fixe un rendez-vous, le lendemain, au représentant de la délégation française.

À l’heure convenue, Jean-Yves arrive en taxi dans la cour de la propriété. Le milliardaire est un peu étonné, il reconnait l’interprète qui a participé aux réunions entre le président mexicain Enrique Peña Nieto et le président François Hollande.

Carlos Slim Helú est encore plus surpris quand Jean-Yves se présente comme le représentant occulte du gouvernement français. Cette rencontre doit rester secrète, il est chargé par le Président de la République lui-même, de plusieurs propositions.

L’effarement du milliardaire est encore plus grand à l’énoncé des propositions. Les finances de l’état français sont catastrophiques, elles ont besoin d’être renflouées d’urgence. Aussi la France a décidé de vendre une partie du patrimoine de la République.

Carlos Slim Helú n’en croit pas ses oreilles. « L’Élysée », la Tour Eiffel, le Louvre, le centre Beaubourg, le château de Versailles sont à vendre. Le représentant occulte du gouvernement français précise qu’il a peu de temps pour se décider. La proposition a été formulée à plusieurs magnats de la planète. Le premier qui se décidera emportera le marché. Le milliardaire mexicain se penche vers Jean-Yves pour l’interroger sur le prix de chacune des parties du patrimoine. Évidemment selon le domaine le prix varie d’une façon conséquente. Le « représentant » se lève. Il comprend qu’une telle transaction ne peut se décider sans une mûre réflexion. Que Carlos Slim Helú réfléchisse ! Il laisse au milliardaire son numéro de portable. Il reste à sa disposition, mais le gouvernement français souhaite le secret absolu. En cas d’achat, celui-ci ne pourra être rendu public qu’après les élections présidentielles de 2017.

Carlos Slim Helú reste abasourdi dans son fauteuil. Il ne s’attendait pas à une telle proposition. Avec le sens des affaires qui le caractérise, il est tenté. L’idée de posséder un fleuron du patrimoine français l’émoustille. Lui, le petit Libanais qui a construit tout seul son empire industriel, ne serait pas mécontent d’ajouter une facette culturelle de prestige à sa réussite. Que les finances de la France soient en piteux état ne l’étonne pas vraiment ! Souvent à l’instar de riches étrangers tels que des Russes, des Qataris, qui ont acheté entre autres des hôtels, des clubs de football, des aéroports, des propriétés viticoles, etc., il a été tenté de faire la même chose. D’ailleurs, plusieurs de ses conseillers prospectent le monde, dont la France, pour lui dénicher « l’affaire ». Jusqu’à maintenant aucune ne s’est concrétisée. Mais aujourd’hui ce sont des « affaires », d’une autre envergure qui s’offrent à lui.

Carlos Slim Helú n’est pas un rêveur, du prestige certes, mais aussi du rendement ! Ils demandent à ses conseillers d’enquêter sur ces différents monuments.

D’emblée il élimine le Palais de l’Élysée, il ne le trouve pas à son goût et le loyer qu’il pourrait en demander serait ridicule.

Il regarde le nombre d’entrées des différents monuments.

La Tour Eiffel : 7.097.302 de visiteurs.

Le Louvre : 9,3 millions de visiteurs.

Le centre Beaubourg : 3,45 millions de visiteurs.

Le château de Versailles : 4 millions de visiteurs.

Le milliardaire n’a pas d’hésitation, il décide de choisir Le Louvre : ce musée cumule la rentabilité et le prestige. Évidemment le prix est cher, très cher même pour un Carlos Slim Helú, mais en 2017 son musée sera le centre du monde. Il voit déjà les fêtes magnifiques qu’il pourra organiser. En plus cela ne lui déplait pas de faire la nique à tous ces Arabes, Chinois ou Russes.

Le lendemain Jean-Yves revient à l’hacienda, il explique à son interlocuteur les modalités de la transaction. Tout doit se faire dans la plus grande discrétion. Le paiement se fera en lingots d’or. Le milliardaire affrètera un navire de pêche où seront embarqués les lingots. Il fera la jonction avec un autre navire battant pavillon maltais dans le golfe du Mexique. La cargaison sera transférée entre les deux bâtiments. Quand l’opération sera faite, l’émissaire du gouvernement français remettra à Carlos Slim Helú l’acte de propriété du Louvre qui sera effectif qu’en 2017.

Une nuit plusieurs camions arrivent dans le port privé du magnat mexicain. Des hommes débarquent de lourdes caisses sur lesquelles sont inscrits : « Machines outil ». Ces hommes grassement payés ne s’interrogent pas sur le contenu des caisses. D’ailleurs ils n’ont aucun doute, cela ne peut être que des armes, des ballots de drogue pèsent moins lourd.

Les marins de la Toca Verda habitués à des courses illégales pourtant constatent avec surprise que l’équipage du bateau, qu’ils accostent dans le golfe du Mexique, est entièrement constitué d’Asiatiques bien qu’il batte pavillon maltais. C’est d’ailleurs une demi-surprise, car nombre de navires de commerce tournent avec des équipages philippins.

À la même heure, le représentant français arrive dans l’hacienda de Carlos Slim Helú et lui remet un document officiel de la République française rempli de tampon et revêtu de la signature de François Hollande.

Le milliardaire exulte : il est devenu le propriétaire du Louvre et en plus il fait l’acquisition d’une affaire rentable. Il n’a plus qu’à attendre 2017 afin de bénéficier de son achat…

 

Le soir du 7 mai 2017, Carlos Slim Helú suit le résultat des élections présidentielles.

Au deuxième tour s’affrontent Marine Le Pen et Alain Juppé. Le magnat est surpris que les finances de la France ne se relèvent pas malgré la vente d’une partie du patrimoine. François Hollande a été éliminé dès le premier tour.

La photo d’Alain Juppé apparait sur l’écran…

En arrivant sur les marches de l’Élysée, Carlos Slim Helú, exulte : son heure de gloire est arrivée. Il a demandé à son chauffeur qui l’a conduit de l’aéroport au nᵒ 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré de passer devant Le Louvre. Il est vraiment imposant ! Ainsi tous ces magnifiques bâtiments chargés d’histoire lui appartiennent désormais.

Le président Alain Juppé a accepté de le recevoir. Le deuxième homme le plus riche du monde se ménage, il veut peut-être investir en France…

Après des banalités en anglais le nouveau président attend les propositions que son visiteur va sans doute lui faire. Il le voit ouvrir sa sacoche, sortir un document et lui tendre. Il ouvre les yeux, interloqué, devant ce papier à l’entête de la Présidence de la République et signé de François Hollande. Il ne croit pas ce qu’il lit : la République française aurait vendu Le Louvre au magnat mexicain…

Le scandale éclate enfin, le document est un faux. C’est la plus formidable escroquerie du vingt et unième siècle ! Le deuxième homme le plus riche du monde s’est fait rouler dans la farine comme un collégien…

Tous les polices et services secrets du monde sont mis en alerte. Au bout de quelques semaines, ils doivent se rendre à l’évidence : Farid Hasnaoui et le chargement de lingots d’or ont disparu.

Pendant ce temps en Corée du Nord Jean-Yves coule des jours heureux dans l’opulence. Le camarade Kim Jong-un l’a accueilli, les bras ouverts d’autant qu’au passage il a gardé la moitié du trésor…