« Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images. » Jean Cocteau

 

Lucien avait quarante ans tout juste, un travail sans histoire, un appartement bien rangé et des routines rassurantes. En somme, c’était un homme ordinaire comme tant d’autres. Pourtant, ce qui lui arriva un matin d’octobre allait basculer sa vie dans l’impensable.

Comme chaque jour, Lucien s’était levé à sept heures précises pour faire ses ablutions devant la glace de sa salle de bain. Ce matin-là, en se penchant au-dessus du lavabo, il remarqua que son reflet paraissait étrangement flou, comme voilé par un léger brouillard. Machinalement, il saisit son essuie-main et frotta le miroir pour enlever ce qu’il croyait être de la buée. Rien n’y fit. Le contour de son visage restait flou, vaporeux, presque irréel.

Les jours suivants, le phénomène ne fit que s’accentuer. Au début, ce n’était qu’une ombre indéfinie, mais bientôt, ses traits commencèrent à s’effacer progressivement, comme une aquarelle sous la pluie.

Inquiet, Lucien finit par prendre rendez-vous chez un ophtalmologue, persuadé que sa vue lui jouait des tours. Le spécialiste procéda à un examen minutieux, ajusta ses verres, braqua ses lampes dans ses pupilles, puis finit par poser ses instruments avec un soupir perplexe. Le verdict tomba, sans appel :

« Vos yeux fonctionnent à la perfection, Monsieur. Dix sur dix à chaque œil. Vous avez la vue d’un jeune homme. »

Lucien repartit plus désemparé qu’il ne l’était arrivé. Si ses yeux allaient bien, d’où venait le problème ?

Il se souviendrait toute sa vie du jour exact où l’inexplicable se produisit. Ce mardi-là, au réveil, il s’avança vers le miroir de la salle de bain. Il leva les yeux… et le choc le cloua sur place. La glace ne renvoyait absolument aucune image. Le carrelage blanc derrière lui était parfaitement visible, la brosse à dents sur l’étagère aussi, mais de son propre corps, il n’y avait plus la moindre trace.

Paniqué, le cœur battant à tout rompre, il se précipita dans le salon vers la grande armoire à glace héritée de sa grand-mère. Il s’arrêta net devant le verre biseauté. Aucune image non plus ! La pièce s’y reflétait dans ses moindres détails, mais lui demeurait invisible. Il passa une main hésitante devant la surface froide : il sentait bien ses doigts frôler le verre, mais le miroir ne montrait qu’un vide vertigineux.

Cette disparition peut sembler anodine à première vue — après tout, Lucien était toujours bien vivant, il pouvait toucher son visage, sentir son cœur battre et marcher dans la rue sans que les passants ne traversent son corps. Mais mettez-vous une seconde à la place d’un homme sans images…

Comment se raser le matin quand la lame avance à l’aveugle sur une peau invisible ? Comment ajuster une cravate, vérifier la propreté d’un col ou savoir si la fatigue creuse nos traits ? Plus troublant encore : comment garder la certitude d’exister quand le monde extérieur refuse catégoriquement de nous renvoyer notre propre reflet ?

Chaque matin devenait une épreuve psychologique. Lucien se surprenait à plaquer ses mains contre son visage pour vérifier qu’il avait encore un nez, une bouche, des joues. Les miroirs, autrefois simples objets utilitaires, étaient devenus des gouffres silencieux qui lui chuchotaient qu’il n’était déjà plus tout à fait là.

Un soir, alors qu’il marchait dans la rue sous la pluie, il passa devant la vitrine éclairée d’un magasin de vêtements. Il s’arrêta. Sur la vitre mouillée, parmi les reflets des lampadaires et des voitures, une forme vague sembla se dessiner pendant une fraction de seconde… Lucien s’approcha, retint son souffle et colla son visage contre le verre froid, cherchant désespérément à apercevoir la moindre étincelle de son existence.