Jérémie La Mouche lisait son quotidien habituel quand une annonce lui sauta aux yeux.

« La banque du temps. Ne perdez plus votre temps mettez-le en banque ! »

Suivait un numéro de téléphone.

Cette annonce le laissa rêveur, les années s’écoulaient et il avait l’impression de perdre son temps.

Le lendemain il était devant la banque ! Au lieu d’avoir une devanture moderne comme il sied à un établissement bancaire, il n’y avait qu’une modeste échoppe aux couleurs défraîchies.

Il était sur le point de repartir, mais la curiosité fut la plus forte…

Il poussa la porte qui s’ouvrit en cliquetant.

Un vieil homme était assis derrière un bureau aussi vétuste que la « banque ». Au-dessus de lui une pancarte annonçait la couleur : « le temps c’est de l’argent ».

Sans lui laisser le temps d’ouvrir la bouche, il invita Jérémie à s’asseoir.

  • Vous venez sans doute pour notre annonce !
  • Oui !
  • Donc vous voulez déposer du temps dans notre banque…
  • Peut-être ? Mais je voudrais des précisions.
  • Les voici ! Dans les autres banques, vous placez de l’argent et vous le récupérez avec des intérêts. Ici vous pourrez placer du temps et le recouvrer quand vous voudrez !
  • Je ne comprends pas vraiment !
  • C’est simple ! Tous les hommes sur terre ont du temps qu’ils perdent alors qu’ils pourraient le stocker et le retrouver au moment où ils en auront besoin. Je vais être explicite et vous donner des exemples. Ne vous êtes-t-il pas arrivé de vous ennuyer une journée ?
  • Si bien sûr !
  • Donc vous avez perdu plusieurs heures, irrécupérables. Vous auriez pu utilement les mettre en réserve dans notre banque.
  • Évidemment…
  • Un autre exemple : n’avez-vous jamais eu une ou deux heures d’attente dans une administration, chez un dentiste ou chez un médecin ?
  • Oh oui souvent !
  • Voilà des heures qui seraient aujourd’hui disponibles à notre guichet !
  • Si vous le dites !
  • N’avez-vous pas ressenti la longueur des réunions de famille, des séjours de vacances, des journées de travail ?
  • Je ne dis pas le contraire…
  • Vous voyez que d’heures perdues que vous auriez pu placer sur votre compte.
  • Vous m’avez convaincu ! Comment faire ?
  • C’est extrêmement simple ! Nous signons ensemble un contrat. Je vous en remets un double, ainsi qu’une boîte temporelle.

Le vieil homme sortit un petit cube noir d’un des tiroirs de son bureau.

  • Comment ça marche ?
  • Vous allez vite comprendre. Vous tapez sur les touches le nombre d’heures que vous voulez stocker, vous validez et votre compte est crédité d’autant.
  • Et je pourrai les récupérer quand je voudrais ?
  • Nous nous y engageons !
  • Et ça me coûtera combien ?
  • Nous ne sommes pas des philanthropes. Nous prélevons 8 % du temps déposé.
  • Qu’en faites-vous ?
  • Nous le vendons à des personnes qui manquent de temps !
  • Ainsi je peux vous acheter du temps ?
  • En voulez-vous ?
  • Non je préfère en déposer !
  • Bien ! Si vous êtes d’accord – dit le vieil homme en lui tendant un stylo –, signez au bas de ce document.

Jérémie eut un instant d’hésitation, puis signa.

Le banquier détacha un feuillet et le remit avec la boîte noire à monsieur La Mouche.

***

Jérémie rentra chez lui avec la précieuse boîte cachée dans un sac en plastique. Il avait décidé de n’en parler à personne, même à sa femme et à ses enfants. Ça serait son secret !

Il eut vite l’occasion de la mettre en œuvre.

Étant allé voir au cinéma un film particulièrement ennuyeux il gagna ainsi 1 h 30 et se retrouva sans s’en apercevoir à la sortie. Voulant changer sa carte d’identité à la préfecture, sa boîte noire lui permit de gagner quatre bonnes heures. Des journées de travail rébarbatives disparurent créditées sur son compte. Finis les repas de famille traînant en longueur, grâce à la banque il arrivait illico au café. Plus de dimanches moroses, de réunions assommantes, de grippes débilitantes, c’étaient des unités en plus.

Il recevait tous les ans un relevé de compte : son capital-temps ne faisait que croître.

Les années passèrent…

Un jour il alla consulter son médecin, il était assez fatigué, une cure de vitamines et un arrêt de travail devraient le remettre en forme.

Le praticien exigea des analyses complémentaires. Le verdict tomba impitoyable : il était atteint d’un cancer… Et avec ce diagnostic, une échéance inéluctable : la fin… au mieux dans trois mois.

C’est un autre homme qui sortit de l’Institut Curie.

Alors qu’il marchait dans la rue, hébété, une lueur d’espoir jaillit dans son cerveau : la banque du temps…

Rentré chez lui, il ouvrit le casier secret de son secrétaire. Le dernier relevé indiquait : 26 325 heures imputées des 8 % réglementaires soient 24 177 heures disponibles. Un rapide calcul lui permit de comprendre qu’il disposait d’environ 1000 jours, soit un peu moins de trois ans. C’était mieux que les trois mois fatidiques ! Une porte s’ouvrait dans cet avenir sombre…

Le lendemain il était devant la banque. La modeste échoppe aux couleurs défraîchies était toujours là, mais la façade était encore plus délabrée. Il y poussa sur la porte. Elle était bloquée. Il essaya de voir en collant son œil sur la vitrine. L’intérieur était vide !

Affolé, il se précipita dans la boutique la plus proche, une mercerie. Une dame aussi âgée que son commerce s’avança vers lui en minaudant.

  • Que puis-je pour vous, monsieur ?
  • Pouvez-vous me dire qu’est devenue la banque en face ?
  • Quelle banque ?
  • Celle qui était dans la boutique verte sur l’autre trottoir !
  • Oh cette boutique verte ! Je n’ai jamais su ce qu’il trafiquait dedans. Elle est fermée depuis deux ans…

Le désespoir le gagna… Que faire ? Aller porter plainte à la police ? On lui rirait au nez ! Il prit conscience qu’il était seul avec son secret. Il n’était qu’un gogo. Le vieil homme qu’il avait vu dans l’échoppe n’était qu’un escroc. Ce temps qu’il avait patiemment économisé avait été vendu à d’autres.

En ne voulant pas perdre son temps, il l’avait perdu…