Dans le royaume de la géométrie plane, tout le monde était à sa place.

Euclide pouvait dormir tranquille.

Les points engendraient toutes les figures.

 Les droites folâtraient en courant en parallèle ou brusquement bifurquaient pour se couper. Elles étaient infiniment heureuses se moquant des segments qu’elles traitaient de rogatons.

Dans la famille des polygones, familles aux multiples formes et avec de bons côtés tout allait pour le mieux. Les triangles étaient pointus, les rectangles étaient sérieux comme les autres polygones.

Pourtant !

 Quadrato, avec ses quatre angles droits parfaits et ses côtés rigoureusement égaux, était l’exemple même de la stabilité. Il aurait pu être heureux.

Mais Quadrato s’ennuyait. Il admirait les cercles. Il les regardait rouler sans effort sur la ligne d’horizon, fluides, infinis, sans jamais se cogner contre les obstacles du monde.

“Moi,” soupirait-il, “je passe mon temps à buter contre les angles. Je suis un infirme de la mobilité.

Un jour, Quadrato décida qu’il allait devenir un cercle. Ce fut le début de la célèbre quête de la quadrature du cercle, mais à l’envers.

Quadrato commença par essayer de frotter ses angles contre les bords du plan. “Si je perds mes sommets, je deviendrai courbe”, pensait-il. Mais au lieu de s’arrondir, il devint simplement un carré aux coins un peu râpés.

Il rencontra un vieux compas qui lui donna un conseil : “Plus tu auras de côtés, plus tu ressembleras à ton rêve.”

 Quadrato se divisa. Il devint un pentagone, puis un hexagone.

À mesure qu’il multipliait ses côtés, Quadrato se sentait plus léger. Il commençait enfin à pouvoir rouler un peu, même si chaque “tour” produisait encore de petits chocs secs : tic-tic-tic-tic.

Alors qu’il approchait d’un nombre infini de côtés, Quadrato s’arrêta. Il se rendit compte que pour devenir un cercle parfait, il devait abandonner sa nature même de polygone. Il devait accepter de ne plus avoir de début ni de fin.

C’est alors qu’il comprit la beauté de sa propre forme.

Il était un rectangle parfait. Le cube lui devait tout, sans lui les architectes seraient orphelins, les géomètres impotents et les mathématiciens frustrés.

Finalement, Quadrato ne devint pas un cercle. Il resta un carré, il apprit qu’il n’était pas nécessaire de tourner en rond pour être heureux.

Il comprit que l’important n’était pas de changer sa forme, mais de ne plus se sentir enfermé à l’intérieur.