L’homme sursauta au bruit caractéristique d’un mail arrivant sur son micro-ordinateur. Comme à chaque fois, quelle que soit la tâche qu’il était en train d’effectuer, il jeta machinalement un coup d’œil.
L’expéditeur lui était inconnu et l’objet était vide. En temps habituel dans un réflexe de salubrité, il aurait jeté le message à la poubelle, car malgré moult protections il était assailli quotidiennement de spams, de publicités, sans parler de fichiers truffés de virus. Cette fois-ci sans qu’il comprenne vraiment pourquoi, il ouvrit le corps du message.
À la lecture du libellé, il eut un haut-le-cœur !
Cela faisait tellement longtemps qu’il avait presque oublié…
Aujourd’hui son passé jaillissait devant lui !
Il y a vingt ans, il faisait ses études à Nanterre. Il était jeune, enthousiaste, exalté. La société dans laquelle il vivait le répugnait. Avec quelques camarades ils avaient fondé un groupe révolutionnaire, qu’ils avaient baptisé symboliquement « Novembre rouge » en hommage à la révolution d’octobre. Dans un premier temps, le groupe passa son temps à discuter et à philosopher sur les valeurs d’extrême gauche et sur les méfaits de la société capitaliste. Au bout de quelques mois, ils aboutirent à la conclusion que ces discussions étaient stériles et que le moment était venu d’agir. Leurs actions se concrétisèrent d’abord par la rédaction et le collage d’affiches révolutionnaires, la participation à des grèves, des boycotts de cours, d’affrontements avec des groupes d’extrême droite. Puis elles se radicalisèrent. En même temps que « Novembre rouge » entrait dans la clandestinité, il usait d’interventions plus brutales. Des bombes furent posées devant les sièges de multinationales, l’escalade atteignit son paroxysme quand un industriel fut abattu à la sortie de son domicile. Les membres du groupe n’étaient pas nombreux, mais la multiplicité de leurs actions les rendait vulnérables. Ils décidèrent de se disperser aux quatre coins de la France.
L’homme se rappelait leur dernière réunion. Dans un moment d’exaltation, ils avaient juré que si l’un d’eux trahissait leur idéal et dérivait dans les errements du capitalisme, il deviendrait une cible à éliminer.
Depuis ils ne s’étaient jamais revus.
Et il avait dérivé… La jeunesse passée, l’homme s’était embourgeoisé et il était maintenant à la tête de plusieurs affaires lucratives, pas toujours honnêtes. À l’exaltation de la jeunesse avait succédé l’ivresse de l’argent. Il avait oublié son serment, occulté le souvenir des camarades de combat. Tout son passé lui semblait maintenant puéril et inutile.
Ce mail aujourd’hui lui faisait revivre sa jeunesse et avec elle cette terrible menace.
Il fallait réagir.
Il convoqua un spécialiste informatique. Pouvait-il identifier l’expéditeur du mail ? La complexité du web rendait cette tâche impossible.
Il fit appel à une officine de police privée. Il voulait savoir au plus vite ce qu’étaient devenus ses camarades de « Novembre rouge ». Ce ne fut pas difficile. Paul nommé doyen de la faculté de Grenoble était mort dans un accident de la circulation, Adrien, député, avait dévissé en montagne, Gisèle directrice d’un magazine féminin avait été retrouvée noyée au large de l’île d’Oléron, Grégoire avocat d’affaires s’était écrasé avec son avion, Olga DRH dans un grand groupe financier était morte asphyxiée dans son appartement, Antoine le spécialiste informatique de la bande s’était suicidé au cours d’une dépression. La réalité apparut dans toute sa cruauté, il était apparemment le seul survivant du groupe. Ce mail était pour lui une menace ! Qui pouvait être derrière ce message ?
Il était plongé dans ses réflexions quand son directeur financier entra le visage ravagé.
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- C’est une catastrophe !
La société avait placé beaucoup d’argent dans des paradis fiscaux. Ordre avait été donné, informatiquement, de tout virer sur d’autres comptes.
- Quels sont les bénéficiaires ?
- Médecin sans frontière, l’Armée du salut, l’Unicef et une dizaine d’autres œuvres caritatives.
- Mais ne peut-on pas arrêter les opérations ?
- Impossible ! D’autant que les placements sont illégaux !
Le directeur financier se voûta un peu plus.
- Quoi encore ?
- Vous souvenez-vous que la semaine dernière, la Générale International Trusting souhaitait faire une OPA sur vos sociétés ?
- Parfaitement, j’ai refusé de céder à ces charognards !
- Et pourtant vous avez donné l’ordre, informatiquement, à votre banque de céder vos parts !
- Mais pas du tout !
- Je viens de recevoir copie de cette transaction… Tout a été fait légalement !
- Mais c’est de la folie !
- Oui ! Et en plus vous avez fait virer le montant de la vente, aussitôt, sur les comptes de plusieurs œuvres caritatives.
- On nage en plein délire !
- Je ne vous le fais pas dire, vous êtes complètement ruiné…
Le directeur financier quitta le bureau.
L’homme suant de tous ses pores rappela son spécialiste informatique.
Il lui expliqua la situation catastrophique dans laquelle il se trouvait.
Le spécialiste, ancien hacker reconverti dans la finance, s’assit devant l’ordinateur. Il fit défiler des milliers de fichiers puis se tourna vers son patron.
- Il est infesté de cookies !
- Des cookies ? Qu’est-ce ?
- Des mouchards ! Ou pour être plus clair des programmes clandestins qui sont introduits dans l’ordinateur sans que l’utilisateur en soit averti…
- Et alors quel rapport avec mes ennuis ?
- Ce sont eux qui ont donné l’accord pour l’OPA et les virements !
- D’où viennent-ils ?
- Ils ont été introduits dans votre mémoire à votre insu. Avez-vous des ennemis ?
- Je n’ai que ça, mais ceux que je craignais le plus sont morts… En particulier un ami de fac. C’était comme vous un dieu en informatique.
- Je peux me tromper, mais ces cookies sont sûrement son œuvre…
- Pourquoi ?
- Ce sont des cookies réplicateurs !
- …. ?
- Ce sont de véritables êtres vivants. Ils emmagasinent toutes les données qu’ils jugent utiles pendant des années.
- Mais j’ai changé plusieurs fois d’ordinateurs !
- Aucune importance pour eux ! Ils sont restés nichés dans un coin du Web. Dès l’instant où vous retournez sur la toile, ils reconnaissent votre identité.
- Mais je change sans arrêt de mot de passe !
- Inutile ! Tel un virus qui s’empare de vos protéines pour se multiplier, ces cookies phagocytent vos mots de passe dès leur naissance ! Je suis sidéré : votre ami était purement génial…
- Mais il est mort, il y a quelques années !
- Je n’en doute pas, mais les êtres qu’il a créés ont continué à vivre. Ils étaient programmés pour vous nuire et d’une efficacité redoutable.
- Que peut-on faire ?
- Rien ! On ne peut plus rien faire ! Je peux vous les effacer, mais c’est trop tard maintenant…
******
L’homme s’écroula dans son fauteuil. Paul, Adrien, Gisèle, Grégoire, Olga avaient violé leur serment. Pourquoi Antoine s’était-il donné la mort ?
L’homme s’était cru plus fort que « Novembre rouge ». Au-delà des années, le groupe l’avait rattrapé. Malgré cette faillite il s’en tirait à bon compte.
Pour se remonter le moral, il prit un chocolat dans une boîte envoyée par un de ses amis.
Deux minutes plus tard, il se sentit oppressé, sa respiration devint difficile, son pouls diminua…


Très bonne histoire Loki ! Je l’imagine tout à fait en série à suspense de six épisodes. Les flashbacks seraient parfaits pour montrer la fin des anciens membres de novembre Rouge et toutes leurs actions passées qui ont conduit à ce chocolat fatal. C’est le genre de truc qui plairait énormément à Netflix, non ? 🙂
Mais qui a offert la boite de chocolat?
Je suis d’accord avec Gilbert. Il y a de quoi monter une série à suspens. Encore une belle idée qui illustre bien comment avec l’âge on trahit souvent ses idéaux d’antan, parfois avec raison. Ici notre homme est poursuivi par ses bêtises de jeunesse (grosses quand même), une note à payer mais envers qui ? Ses anciens amis ou la société dont il a abusé des rouages ? Oui, qui a envoyé les chocolats ?
Un texte fort bien écrit qui touche celles et ceux qui s’interrogent au soir d’une vie moins pure que celle qui fut rêvée.
Mais la pureté n’est pas une chimère ?
Mais qui a offert la boite de chocolat?
Je laisse aux lecteurs le soin de faire travailler leur imagination pour répondre à cette question !
D’accord Loki, je me lance. La supposition la plus logique serait que la boîte de chocolats ait été offerte par Antoine après avoir implanté le virus informatique, juste avant le suicide. Mais dans ce cas, la boîte de chocolats aurait plusieurs années. N’y a-t-il pas une date de péremption pour le chocolat ? S’il te plaît Loki, donne-nous la réponse. J’ai la même sensation, en regardant une série, qu’il n’y aura pas de saison deux et que l’on va rester sur notre faim. 🙂