Une histoire d’amour géométriquement impossible

Il était une fois, dans un univers où les formes avaient une âme et les théorèmes des sentiments, une Tangente qui était follement amoureuse d’un Cercle.

Elle l’avait rencontré un soir de printemps, au détour d’un plan euclidien. Il était magnifique. Rond, parfait, mystérieux. Sa courbe semblait ne jamais finir, son centre exerçait sur elle une attraction irrésistible et sa circonférence lui inspirait des rêves qu’elle n’osait même pas formuler.

Depuis ce jour, elle ne vivait plus que pour lui.

Chaque matin, elle venait se placer contre son flanc. Elle s’approchait doucement, effleurait sa circonférence en un point précis, puis s’y frottait avec une tendresse infinie. Elle recommençait le soir, et parfois même la nuit, lorsque le Cercle était plongé dans ses pensées concentriques.

Elle aurait voulu davantage.

Elle aurait voulu le traverser, le rejoindre en son centre, explorer son intérieur, partager avec lui cette intimité dont elle rêvait depuis leur première rencontre.

Mais elle était Tangente.

Et une Tangente, par définition, ne touche un Cercle qu’en un seul point. Elle peut le caresser, le frôler, l’effleurer, mais jamais le pénétrer.

C’était là son drame.

Le Cercle, de son côté, appréciait beaucoup ces visites quotidiennes. Il trouvait la Tangente élégante, fidèle, délicate. Il aimait sentir sa présence sur sa circonférence, même s’il ne comprenait pas toujours cette agitation qui la poussait à revenir sans cesse au même endroit.

— Pourquoi t’obstines-tu ainsi ? lui demanda-t-il un jour. Tu sais bien que nous ne pourrons jamais aller plus loin.

— Parce que je t’aime, répondit-elle. Et que même un seul point de contact vaut mieux que toute une droite d’indifférence.

Le Cercle fut touché par cette déclaration. Il aurait voulu lui offrir davantage, mais il était prisonnier de sa propre géométrie.

Les années passèrent ainsi, dans une relation faite de frôlements, de rapprochements et de frustrations.

Jusqu’au jour où survint la catastrophe.

Une Sécante, grande, arrogante et sans scrupules, fit irruption dans leur univers.

Contrairement à la Tangente, elle ne se contentait pas de caresser le Cercle. Elle fonçait droit sur lui, le traversait sans hésitation, ressortait de l’autre côté et poursuivait son chemin avec une insolence insupportable.

La Tangente assista, horrifiée, à cette scène.

La Sécante venait de pénétrer le Cercle en deux points distincts.

Mais le pire restait à venir.

Dans son mouvement brutal, elle passa exactement par le centre du Cercle.

Elle venait de devenir un Diamètre.

Le Cercle était bouleversé. Il se sentait traversé de part en part, coupé dans son intimité, et pourtant étrangement transformé par cette intrusion.

La Sécante, devenue Diamètre, fanfaronnait :

— Tu vois, ma belle Tangente ! Il ne suffit pas de tourner autour d’un Cercle pour le posséder. Il faut savoir le traverser !

La Tangente sentit son cœur se briser.

Elle regarda le Cercle, qui semblait désormais lié à cette nouvelle venue par une relation bien plus profonde que tous leurs frôlements.

— Alors c’est ainsi, murmura-t-elle. Moi qui ai passé ma vie à respecter tes limites, il aura suffi d’une Sécante pour entrer dans ton intimité.

Le Cercle tenta de la consoler :

— Ne sois pas triste. Elle m’a traversé, certes, mais elle ne m’a pas épousé. Elle est passée par mon centre, mais elle ne connaît pas ma circonférence comme toi.

La Tangente resta silencieuse.

Elle comprit alors une chose terrible : dans la géométrie comme en amour, celui qui touche sans pénétrer n’est pas toujours celui qui laisse la trace la plus profonde.

Elle prit ses distances.

Pour la première fois, elle décida de ne plus tourner autour du Cercle. Elle partit vers l’infini, cette direction mystérieuse où les droites ne rencontrent plus personne.

Le Cercle, désormais traversé par son Diamètre, continua de tourner sur lui-même.

Mais il lui manquait quelque chose.

Il lui manquait cette petite pression délicate, ce point de contact unique, cette présence fidèle qui, chaque jour, venait lui rappeler qu’on pouvait aimer sans jamais posséder.

Et parfois, lorsque le Diamètre dormait, le Cercle regardait au loin.

Il espérait apercevoir une Tangente.

Car il venait de comprendre qu’être pénétré en deux points ne signifiait pas nécessairement être aimé en un seul.

Moralité : En géométrie, la Sécante traverse le Cercle, le Diamètre le divise, mais seule la Tangente sait le toucher sans jamais le couper.