LA MORT ET LE MALHEUREUX

 de Jean de La Fontaine

Un Malheureux appelait tous les jours
              La mort à son secours;
    Ô Mort, lui disait-il, que tu me sembles belle !
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle.
La mort crut en venant, l’obliger en effet.
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
    Que vois-je ! cria-t-il, ôtez-moi cet objet;
         Qu’il est hideux ! que sa rencontre
         Me cause d’horreur et d’effroi !
N’approche pas, ô Mort ; ô Mort, retire-toi.
         Mécénas fut un galant homme :
Il a dit quelque part : Qu’on me rende impotent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
Je vive, c’est assez, je suis plus que content.
Ne viens jamais, ô Mort ; on t’en dit tout autant.

Une nouvelle version de cette fable en 2026

 

L’Influenceur en Bad-Trip et la Grande Faucheuse

C’était un lundi matin, le pire de tous. Enzo, 23 ans, “créateur de contenu” en pleine crise existentielle, était au fond du trou.

Son iPhone avait glissé dans les toilettes, sa commande Uber Eats était arrivée froide, et pire que tout : il avait perdu 50 abonnés dans la nuit. C’était l’apocalypse. Affalé sur son canapé, il posta une story sur fond noir avec la musique la plus triste de la bibliothèque TikTok : « J’suis au bout de ma vie. Sérieux, que quelqu’un vienne m’achever. #Depression #FML #EnvieDeMourir »

Il répétait en boucle à son chat : « C’est bon, j’arrête tout. La vie est trop cruelle. Ô Mort, viens me chercher, de toute façon, j’ai plus de 4G. »

La Mort, qui venait d’installer la fibre optique en Enfer et suivait Enzo sur les réseaux, prit le message au premier degré. Elle se dit qu’elle allait lui rendre service pour une fois.

Toc. Toc. Toc.

Pas de sonnette, juste un froid glacial qui envahit le studio de 18m². La porte s’ouvrit toute seule. Une silhouette de deux mètres, encapuchonnée dans une toge noire un peu mitée, entra en faisant grincer le parquet. Elle tenait une faux rouillée qui ne passait clairement pas les normes de sécurité.

Enzo lâcha sa manette de PS5. Il devint blanc comme un cachet d’aspirine. — Wesh ?! T’es qui toi ? C’est pour un prank ? Il est où le caméraman ?

La Mort, d’une voix caverneuse qui semblait sortir d’un caisson de basses mal réglé, répondit : — Tu m’as taguée dans ta story, Enzo. Tu as dit “Venez m’achever”. Je suis là. Allez, prends tes affaires, on y va. Pas besoin de chargeur, là où on va, y’a pas de prises.

Enzo se recula, horrifié, manquant de trébucher sur ses cartons de pizza. — Mais t’es ouf ou quoi ?! Regarde-toi ! T’es super glauque ! T’as vu tes cernes ? T’as même pas fait de contouring ! Et cette odeur… c’est quoi, “Eau de Caveau” ?

— Je suis la Mort, Enzo. Je suis là pour abréger tes souffrances de Wi-Fi lent.

— Ah non mais non ! C’était une expression ! Une façon de parler ! cria Enzo en se cachant derrière son ficus. — Dégage ! T’es trop “bad vibes” ! Tu vas ruiner mon esthétique ! Je peux pas mourir maintenant, la nouvelle saison de ma série sort demain ! Et puis, j’ai pas effacé mon historique de navigation ! — Allez, zou ! Unfollow ! Bloquée ! Signalisée !

La Mort soupira (un bruit de vent dans les feuilles mortes) et repartit, comprenant qu’on ne pouvait décidément pas faire confiance aux statuts Facebook des humains.

La Morale de l’histoire  :

Comme dirait un vieux sage sur Twitter : « Qu’on me pirate mon compte, Qu’on me force à manger du gluten, Qu’on me spoile la fin de One Piece, Tant que je suis en vie pour râler, ça me va. »

On passe notre temps à dire “J’suis mort” de rire ou de fatigue, mais quand la vraie Mort se pointe sans filtre ni Photoshop, on réalise soudain que la vie, même avec un écran cassé et un découvert bancaire, ce n’est quand même pas si mal.