Cette révélation fut un choc terrible… son intime conviction s’était transformée en réalité. Étienne eut la même sensation que le jour où il avait heurté le linteau de pierre en essayant d’entrer dans une cave basse. Plus qu’une douleur c’était une chose indicible lui vrillant le crâne. Simultanément, il avait été envahi par une bouffée de haine. Aujourd’hui bien qu’il n’eût aucune douleur physique, un mal diffus identique parcourait ses méninges. Il aurait été incapable de l’expliquer, mais une faille s’était creusée dans sa vie. Dorénavant il y aurait un « avant » et un « après ». L’« avant » c’était une enfance et une adolescence sans problèmes, avec des parents aimants puis une vie d’étudiant studieuse. L’« après », c’était quelques mots résonnant encore dans sa tête.

  • Roger et Marthe ne sont pas tes parents ! Ils t’ont adopté. Tu ne le savais pas ?

Jusqu’à ce jour, le temps s’était écoulé d’une façon continue. Il y avait même de la monotonie dans la succession des jours. Certes, cette course temporelle était marquée par quelques événements : le jour où on lui avait offert un vélo, son opération des amygdales, l’entrée en sixième, son nom sur la liste des reçus au baccalauréat. Mais aujourd’hui c’était un véritable traumatisme : l’Étienne qui était entré dans la pièce était totalement différent de celui qui demeurait figé, seul, par l’émotion. Déjà le frère de sa mère était reparti à ses occupations.

Pourtant chaque année, à l’avance il se faisait une joie de la semaine de vacances qu’il passerait chez son oncle, en Savoie.

Il prétexta une course au village pour quitter la ferme. Il emprunta un chemin de montagne et monta sans but. Les idées se bousculaient dans sa tête. Ainsi, il était un enfant adopté ! Certes beaucoup d’enfants imaginent une telle situation, mais lui il ne saurait expliquer pourquoi il avait l’intime conviction qu’il n’était pas l’enfant de ses parents. De nombreuses fois il avait parcouru les albums de photos de la famille pour étayer ses craintes. La comparaison de ses photos d’enfants à celles de son père et de sa mère n’avait pas permis de lever le doute ni dans un sens ni dans un autre. Finalement, l’amour que lui prodiguaient ses parents lui avait fait oublier ses idées extravagantes. Mais aujourd’hui ce n’était plus un fantasme…

Cette nouvelle le révoltait. Quels hypocrites ! Ainsi pendant toutes ces années on lui avait caché la vérité. Il tapait avec violence dans les pierres du chemin. Ses parents qu’il vénérait n’étaient que d’affreux menteurs. Quelle noirceur d’âme ! Il eut honte de cette pensée. La raison remplaça la colère. Certes Roger et Marthe n’étaient pas ses parents, mais qu’importe… Est-ce qu’il suffit à un homme de faire l’amour avec une femme pour être père ? Est-ce la mère, cette femme qui porte le fruit d’un ébat pendant neuf mois ? N’est-ce pas plutôt celle qui tous les instants dispense un amour inconditionnel, se lève la nuit au moindre cri, s’inquiète à chaque poussée de fièvre, console tous les chagrins ? À mesure qu’il s’élevait dans la montagne une certitude s’imposait : il n’avait pas d’autres parents que Roger et Marthe. Il écourta son séjour en Savoie prétendant un rendez-vous qu’il avait oublié chez le dentiste.

Il s’interrogea de nombreux jours. Devait-il parler des révélations de son oncle à ses parents ou continuer à vivre comme s’il les ignorait ? Bien qu’il soit sûr de l’amour de son père et sa mère et sachant le mal qu’il leur ferait en parlant, un jour la curiosité fut plus forte. Sa mère épluchait des pommes de terre. Comme un nageur qui se jette dans l’eau froide, il lui répéta les paroles de son oncle. Elle se tourna vers lui blanche comme un linge. Puis crachant une vérité trop longtemps contenue elle confirma ce que Étienne savait. Oui c’était vrai ! Il était un enfant adopté… Mais cela ne changeait pas l’amour qu’elle avait toujours eu pour lui. De nombreuses fois son mari et elle avaient tenté de lui dire, à chaque fois ils avaient renoncé ! Le jeune homme sentait qu’en parlant sa mère se délivrait d’un poids qu’elle portait depuis trop longtemps. Puis son corps s’affaissa et elle se mit à pleurer silencieusement. Déchiré, Étienne la prit dans ses bras, lui jurant que malgré toutes ces révélations elle serait toujours son unique mère. Rassurée par son attitude, la pauvre femme se calma et tout en reniflant elle continua son épluchage. Le jeune homme pourtant peu habitué aux travaux ménagers sortit un épluche-légumes et se mit en face d’elle. Ils se souriaient, gênés.

Les jours s’écoulèrent comme s’il ne s’était rien passé. Étienne louait une chambre non loin de la fac. Quand il rendait visite à ses parents, tout le monde jouait la comédie. Il voyait bien dans le regard de son père qu’il savait que son fils connaissait la vérité. En apparence entre l’ « avant » et l’ « après » rien n’était changé, mais Étienne se demandait si parfois l’ignorance n’est pas le secret du bonheur. Pourtant en raisonnant le jeune homme réalisait que son statut d’enfant adopté ne changeait en rien sa vie antérieure, présente et future. Mais il y a des sentiments que la raison ne peut dominer ! Un jour qu’il était seul avec son père, il l’interrogea.

– Sa mère génitrice avait accouché sous X… ! –

 Étienne connaissait cette dénomination. Il savait que l’accouchement sous X permet à une femme d’accoucher dans l’anonymat et de le proposer à l’adoption sans être obligé de dévoiler son identité.

  • Roger et Marthe ne pouvaient avoir d’enfant et avaient contacté l’hôpital Saint-Joseph. On leur avait proposé un bébé de 3 mois. La procédure d’adoption avait été rapide. –

Le jeune homme remercia son père de ces précisions et lui affirma que cela ne changeait rien à ses sentiments pour ses parents.

Mais il est difficile de contrôler l’inconscient…Les révélations de son oncle avaient été une première blessure. Celle de son père l’agrandissait un peu plus. Il aurait aimé apprendre que sa mère était morte… Savoir qu’elle l’avait volontairement abandonné lui était insupportable ! Cette idée tourna longtemps dans sa tête. Le temps mit un peu de baume sur sa plaie. La raison prit le dessus : bien sûr sa mère avait accouché sous X et l’avait abandonné, mais une mère n’abandonne pas comme cela sa chair, elle avait sans doute des raisons impérieuses de le faire ! Quel drame avait-elle connu pour en arriver à une telle extrémité ? Peu à peu la rancune envers sa génitrice se transforma en curiosité. Qui était sa mère ? Et son père ? Jusqu’à présent, il n’y avait pas pensé. S’il était arrivé au monde, c’est bien qu’un homme avait touché sa mère ! La haine qu’il avait vouée pendant de longues semaines à cette mère inconnue se reporta sur ce dernier. Quel ignoble salaud, il avait sans doute fui ses responsabilités. Et il était le fils d’un tel homme ! C’était peut-être pire : sa mère avait pu être violée… Étienne prit alors toute la mesure que constitue l’ignorance de leur passé pour les enfants nés sous X. La méconnaissance des circonstances de leur naissance est un poids qui les hante, mais peut aussi les conduire à toutes les affabulations. Jusqu’à maintenant, il s’était identifié à Roger et à Marthe. Leurs ancêtres étaient ses ancêtres. Toutes ces révélations avaient bouleversé ce bel édifice. Il avait cru être l’élément d’un ensemble, il n’était qu’une pièce rapportée.

La rentrée universitaire apaisa un peu ses troubles. Il s’abrutissait dans le travail et la lecture espérant trouver l’oubli. Mais le mal était là insidieux, tel le ver dans le fruit. Il voulait savoir…

Un jour il se rendit à l’hôpital Saint-Joseph. Il se heurta à un véritable mur. Après être renvoyé d’un bureau à un autre, il tomba sur un employé qui écouta sa demande avec attention. Il aurait bien voulu l’aider, mais il ne pouvait rien pour lui. La loi est formelle, l’identité de la mère doit rester cachée. Entré dans le hall de l’hôpital plein d’espoir, Étienne en sortit abasourdi. Il ne saurait jamais…

Et la vie reprit, il se résignait… sans être apaisé pour autant.

Une nuit, il fit un rêve. Il se promenait dans un jardin public. Comment était-il entré dans ce jardin il ne saurait, le dire ? Ce rêve était bizarre. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas fréquenté un square. Quoi qu’il en soit, c’était bien lui, Étienne qui marchait dans l’allée du parc. Il se sentait bien, même très bien, comme soulagé d’un poids. Il était lucide, il sentait l’odeur de l’herbe coupée, il entendait au loin le bruit d’une tondeuse. Dans son rêve il s’interrogea sur sa présence en ces lieux inconnus. Une odeur d’eau arriva à ses narines. Il vit un petit lac. Il avait toujours aimé l’eau. Il se rapprocha : deux cygnes nageaient calmes et tranquilles. De temps à autre sous l’eau noirâtre il apercevait des poissons rouges. Un souffle de vent lui fit relever la tête, des peupliers bruissaient dans l’azur. Sur un lac il y avait une île minuscule sur laquelle était posée une statue de marbre blanc, une femme entièrement nue. Cette vision avait un goût d’interdit qui lui rappelait ses premiers émois d’adolescent. Le lac se déversait dans un petit canal terminant sa course sous terre. Il retrouva un geste d’enfance : ramassant une feuille il la jeta et se penchant sur le grillage guetta son passage dans le déversoir. Des cris d’enfants lui firent tourner la tête, à cent mètres il y avait des balançoires. Il voulut aller voir et emprunta une allée. Une femme était assise sur un banc. Elle lui sourit. Il allait en faire autant quand un ballon passa devant lui. Machinalement il shoota pour le renvoyer à de jeunes garçons qui jouaient sur pelouse. Il tourna la tête : la femme n’était plus là ! De surprise il se réveilla…

Ce n’était pas la première fois qu’Étienne rêvait de choses bizarres. Il n’y a rien d’étonnant à cela, les rêves ne sont-ils pas la soupape de l’esprit ? Au cours du repos nocturne, le cerveau peut décompresser, s’affranchir des contraintes, exprimer les fantasmes les plus fous. Ce qui intriguait le jeune homme, c’était la netteté de ce rêve. Bien que réveillé il avait encore l’impression d’être encore dans le jardin.

Il y pensait en trempant sa tartine dans son café. L’oubli vint avec les occupations de la journée.

Ce n’est que trois jours après qu’il y retourna… Une mère poussait un landau. Instinctivement Étienne se précipita et lui ouvrit la porte d’entrée du parc. Il regarda le bébé. Sa déchirure se raviva. Comme il avait de la chance cet enfant : sa mère ne l’avait pas abandonné, lui ! Il demeura immobile la main sur le métal de la porte. Il sentait la chaleur sous ses doigts. Il leva la tête : le soleil était déjà haut. Enfin, il se décida à entrer. Face à lui un tourniquet au bruit aigrelet envoyait sur la pelouse un nuage de fines gouttelettes. La lumière y dessinait un arc en ciel. Fasciné par le spectacle il regardait l’eau ruisseler sur l’herbe. La fraîcheur de l’arrosage interrompit sa méditation. Ce parc lui était familier. Au loin il vit le petit lac et à droite les balançoires. Il avança lentement. Il aperçut le banc : il était vide. Personne aujourd’hui ne jouait au ballon sur la pelouse. Il s’assit. Il regardait les cygnes et  entendait le bruit de l’eau s’écoulant dans le canal. Étendant ses bras sur le dossier du banc il était à la fois heureux et déçu. Le calme de ce parc l’engourdissait pourtant ce bien-être était troublé par une absence. Il s’attendait à la revoir… Il sursauta. Un merle venait de se poser devant lui et nullement intimidé par la présence du jeune homme picorait des miettes de pain dans l’allée. Il s’envola, Étienne le suivit du regard. Dans une allée, une silhouette avançait vers le lac. Son cœur se crispa. C’était elle… Il se leva et comme mû par une force invisible, à son tour il se dirigea vers l’eau. Arrivée au bord du lac, la femme longea la grille vers lui. Elle n’était plus qu’à quelques mètres. Maintenant il voyait distinctement son visage. Il était très doux et ses yeux le fixaient, implorants. Un enfant en vélo faillit le heurter et passa devant lui en le rasant. Il s’entendit jurer. Il tourna la tête : elle n’était plus là ! Portant son regard de tous côtés il la chercha aux alentours. Angoissé, il se dressa…et se retrouva dans son lit baignant dans sa sueur.

Sa vie ne fut ensuite qu’une longue attente. Chaque jour il n’avait qu’une hâte : se coucher. Il ne regardait plus la télévision, ne lisait plus. Il voulait rêver… et cette envie trop forte l’empêchait de dormir. Il y parvenait tard dans la nuit, abattu par la fatigue. Il rêvait parfois, mais jamais plus il ne retourna dans ce qu’il appelait son jardin secret. Cela devenait une obsession…

Il revoyait sans cesse le visage de cette femme. Il avait une envie irrépressible de lui parler. Mais peut-on parler à un rêve ? Il en vint à se demander la signification de cette apparition. Il ne croyait pas au surnaturel, mais faire deux fois le même rêve n’était pas une coïncidence. Tout cela avait un sens. Il fit un rapide calcul : cette femme pourrait avoir l’âge de sa mère ! Cette mère ignorée si longtemps et qui maintenant lui manquait. Il eut à nouveau une intime conviction : cette femme était sa mère et elle voulait le rencontrer ! À qui raconter cette histoire ? Au mieux on dirait qu’il était fatigué. Il devait garder sa certitude, cachée. Et si ce rêve était une émanation de la réalité ? Peut-être que ce jardin public existait ? Il suffisait de le retrouver, sa mère le fréquentait…

Le nombre de parcs, de jardins et de squares de la région parisienne est impressionnant. D’ailleurs, pourquoi se limiter à la région parisienne ? Étienne pensait que s’il était né à l’hôpital Saint-Joseph vraisemblablement sa mère habitait cette région.  La présence d’un lac lui permit d’éliminer la majorité des squares et des jardins. La sensation d’espace qu’il avait ressentie dans son rêve resserra encore les possibles. Après ces éliminations, la liste était relativement réduite. Il ne lui restait plus qu’à aller se promener dans les jardins publics retenus. L’hôpital Saint-Joseph étant au sud de Paris il décida de commencer dans cette direction. Le parc Montsouris possédait un lac, mais il vit immédiatement que sa configuration ne correspondait pas à ses souvenirs. Le parc André Citroën était trop moderne. Dans le parc Georges Brassens, la pièce d’eau ne pouvait pas être comparée à un lac. Il visita plusieurs parcs de la banlieue Saint-Cloud, Sceaux, etc. aucun ne correspondait à ses rêves.

Quand il pénétra dans le parc municipal de Vanves, ce fut un choc ! C’était comme s’il rêvait en plein jour… Tout était là : les balançoires, le lac et son odeur, les cygnes, la maison des gardiens et… même le banc. Il s’y assit et attendit… Pendant plus d’une semaine, il fut assis dans le parc Frédéric Pic, de l’ouverture à la fermeture. Les gardiens, au début le regardaient d’un œil suspicieux, puis comme il avait engagé la conversation, ils s’habituèrent à sa présence le considérant comme un étudiant révisant ses examens. Le huitième jour, levant machinalement les yeux de son livre, il aperçut une silhouette familière qui se dirigeait vers la sortie. Il se précipita, mais à la grille elle avait disparu. Il était à fois déçu de cette rencontre manquée et satisfait d’avoir vu cette femme, en dehors de ses rêves. L’attente les jours suivants fut angoissante. Elle ne revint pas. Il interrogea un gardien et lui décrivit la personne.-  Oui il la connaissait, elle vient souvent, elle est toujours assise à votre place, elle habite dans l’immeuble à gauche de l’église. Cela fait plus d’une semaine que je ne l’ai pas vue – Étienne sentit les battements de son cœur s’accélérer. À côté de l’église il y avait un immeuble ancien de cinq étages. Le jeune homme pénétra dans le hall. Timidement il frappa à la porte de la loge. Une jeune femme apparut. Il dit à la concierge qu’une dame dans le parc municipal lui avait prêté, il y a plusieurs jours, un livre et il voulait lui rendre. Il pensait la revoir dans le jardin. Il la décrivit. Il s’inquiétait.

  • C’est madame André ! Vous arrivez trop tard mon pauvre monsieur, elle est morte il y a cinq jours. Elle vivait seule, elle était malade depuis plusieurs années. Je la connaissais depuis plus de quarante ans ma mère était déjà concierge dans l’immeuble. Quand elle était jeune, elle avait fréquenté un aviateur. La sachant enceinte, le joli cœur s’était envolé si j’ose dire, on n’a jamais su ce qu’elle avait fait de son enfant…