Il est des hommes politiques qui en étant élus président de la République se disent être normaux. Je revendique également cette normalité, moi qui ne suis pas aussi haut placé. Un démographe me qualifierait sans aucun doute de citoyen lambda, car rien ne me distingue de mes concitoyens : âge moyen, situation moyenne, physique moyen, vie banale…

Pourtant, je dois l’avouer, j’ai un petit fantasme qui me distingue de beaucoup de mes concitoyens. J’ai une passion pour les boulons de 14 ! C’est sans doute par modestie que je qualifie de « petit » ce fantasme, car en fait c’est une véritable passion qui dévore ma vie. Je me rappelle exactement du jour où a débuté cet engouement. J’avais huit ans et je rentrais avec ma mère de l’école quand je vis, dans le caniveau, un magnifique boulon. Je ne savais pas encore que c’était un boulon de 14. Tout ce que j’ai ressenti à ce moment-là c’était qu’il était magnifique. Magnifique, seulement pour moi, car dès que je l’eus ramassé, ma mère s’écria : – jette cette saleté ! – Je refusais de le faire, car pour le petit garçon que j’étais on ne jette pas, ce que je considérais alors comme un véritable trésor. Ma mère leva les yeux au ciel et n’insista pas. Elle avait eu du mal à m’avoir après neuf mois d’une grossesse difficile et cédait à tous mes caprices. Ce jour-là ma vie eut été changée si j’avais suivi les injonctions de ma mère, mais le destin en avait décidé autrement. Arrivé à la maison, mon premier geste fut d’aller laver « mon » boulon au lavabo. Débarrassé de sa gangue noirâtre, il brillait sous la lumière de la salle de bain. Je plaçais mon trésor dans une vieille boite d’allumettes et de temps à autre je le sortais pour l’admirer. Je caressais les filets, je le reniflais pour m’imprégner de cette odeur, nouvelle pour moi, mélange de fragrance métallique et d’odeur d’huile de moteur. Je savais que ma mère aurait poussé de hauts cris si elle m’avait vu, mais il m’arrivait même de le goûter, j’étais subjugué par ce goût âpre et dur. Je le soupesais dans le creux de la main et je ne me lassais pas de cette sensation de lourdeur et de densité. Inutile de dire que par la suite je ne pouvais plus me promener dans une rue sans systématiquement explorer du regard la chaussée et le trottoir. Je fis d’autres découvertes : fil de fer, écrous, vis, rondelles. Mais aucun de ces objets métalliques ne semblait atteindre la beauté de mon boulon. Même quand je trouvais d’autres boulons, je les rejetais immédiatement : les uns étaient trop petits, les autres trop gros. Je ne le savais pas encore, j’étais devenu accro aux boulons de 14… !

D’aucuns penseraient que cet amour immodéré pour les boulons de 14 devait orienter ma vie vers un métier dans la mécanique. Il n’en a rien été. Je ne suis pas habile de mes mains, la technique me fait horreur et les sciences m’indiffèrent. En fait les circonstances qui m’ont conduit à choisir un métier littéraire. Je suis actuellement bibliothécaire. Ma passion est restée intacte et je continue à collectionner les boulons de 14. J’en ai actuellement plus de dix mille cinq cents. J’ai du mal à faire partager mon engouement à ma famille et mes amis, mais moi je ne me lasse pas d’en chercher. J’en trouve rarement dans la rue, je les ramasse bien qu’ils soient le plus souvent usés. Je les recueille comme de vieux objets méritant une retraite après de bons et loyaux services. Je les trouve dans les quincailleries, les bazars et les catalogues, Internet est devenu une mine d’or pour moi. Pour les fabricants aussi, car malgré leurs prix relativement modestes, par leur nombre ils commencent à entamer mes revenus.

Pour le profane un boulon c’est un boulon ! Eh bien non !

Ils sont divers. Il en est en cuivre, en laiton, en acier inox, en acier zingué. Ils diffèrent également par leurs têtes : tête fraisée, tête à 6 pans, tête cylindrique… Mais aussi par l’aménagement de la tête liée au système de manœuvre : fente, empreinte, cruciforme, six pans creux, carré, tête creuse…

Si mon premier boulon que je garde précieusement dans sa boite d’allumettes n’avait pas d’écrou, j’avais étoffé ma collection en achetant les écrous correspondant aux boulons. Je considère qu’il serait cruel de partager les couples, bien que la vue d’un écrou m’indiffère.

Comme tous les collectionneurs compulsifs, je ne suis pas compris par mon entourage. Ma femme a été patiente bien longtemps, mais depuis six mois elle ne cesse de me harceler pour que j’aille consulter un psychiatre. Au début, j’ai fermement refusé de le faire, mais peu à peu j’ai pris conscience que l’armée de boulons de 14 qui occupent presque tous les meubles de l’appartement pouvait gêner mon épouse. Un boulon déclencha tout et fit déborder la hargne de ma femme : un jour elle en trouva un dans la soupe !

C’est pour cela que tous les mercredis je consulte de quatorze à quinze heures un éminent spécialiste de l’esprit. La liste de ses diplômes, son cabinet situé dans une rue prestigieuse de la capitale, le montant de ses honoraires attestent de sa compétence.

À chaque séance je m’allonge sur un canapé et assis dans un fauteuil à côté de moi, il m’écoute raconter les différentes époques de ma vie. Il est persuadé que mon addiction aux boulons est de nature sexuelle. À ses yeux leurs formes allongées sont de nature phallique, nature confirmées par leurs glissements rotatifs dans les écrous.

Malgré de nombreuses séances, cet éminent spécialiste ne put diagnostiquer l’indice dans mon enfance, mon adolescence, mon âge mûr, mes pratiques, mes goûts pouvant être associés sexuellement aux boulons de 14. Il faut dire que ce pauvre psychiatre malgré une carrière déjà longue n’avait jamais rencontré de cas similaire au mien. À contrecœur il dut déclarer forfait et faute de mieux il m’orienta vers un de ses jeunes collègues qui pratiquait le psychodrame de groupe. Il m’expliqua que le psychodrame de groupe peut être à visée thérapeutique. Une séance de psychodrame consiste en un jeu de rôle, proposé par l’un des participants, qui assigne un rôle à chacun des autres membres du groupe. Au moins un des membres du groupe reste observateur et n’intervient pas dans le jeu de rôle. Cette organisation a pour but d’élucider des situations péniblement vécues par celui qui propose le jeu et ainsi lui permettre d’en apprendre davantage sur lui-même et sur les origines de ses malaises. Un anonymat absolu est exigé de la part de tous les participants à ces séances : on ne sait même pas leur nom, ni ce qu’ils font dans la vie, ni d’où ils viennent, ni ce qu’ils aiment faire, ni s’ils sont mariés ou s’ils ont des enfants. Rien. Interdiction d’évoquer cela, même durant les pauses.

C’est donc plein d’espoir (et de boulons dans les poches que je venais d’acquérir chez un quincailler) que j’arrivais chez le spécialiste. Plusieurs personnes étaient déjà présentes dans la salle : des hommes et des femmes. Sans aucune présentation le jeune psychiatre commença la séance après avoir expliqué que chacun des participants devait jouer un rôle dans lequel il tenterait d’exprimer ses traumatismes et par la même essayer de les exorciser.

Une femme, métisse assez jolie, ruminait, sous des aspects tranquilles et plutôt naturels sympas, son problème récurrent : elle devait avoir quarante ans, en paraissait à peine trente et on la prenait pour une gamine. La pauvre. Elle nous racontait que c’était beau de vieillir, qu’il y avait de vieilles femmes très belles. Le psychiatre lui expliqua que si on en jugeait par le chiffre d’affaires de L’Oréal, tout le monde ne partageait pas forcément son opinion. Elle ne parut pas persuadée.

Une autre femme, environ la cinquantaine avait, elle, un ou plusieurs vrais problèmes (relations conflictuelles et amoureuses avec son chef de service, problèmes avec son père en fin de vie, carence d’enfant…) et proposa un scénario qu’elle joua avec exaltation que tous les spectateurs eurent du mal à supporter. Elle allait jusqu’à hurler, à faire trembler les murs. Pourtant en début de séance elle m’avait semblé être une femme charmante et très urbaine.

Un homme de la quarantaine, apparemment un cadre, mais l’anonymat ne m’a pas permis de le vérifier, cherchait bien quel problème il pouvait avoir. Il nous expliqua que ce manque de problème le traumatisait gravement, tout lui avait réussi dans la vie. D’après lui, cette carence ne pouvait qu’être pathologique. Et il comptait sur les séances de psychodrame pour faire apparaître cette barrière à sa tranquillité d’esprit.

Un petit homme à l’allure chétive pleura presque quand dans son jeu de rôle il évoqua sa vie. Un véritable drame… Enfant il rêvait d’être pilote de formule 1. Il n’a jamais pu assouvir sa passion, car ses parents étaient trop pauvres pour lui payer un tour de manège. Il devait se contenter de voir défiler devant ses yeux la formule 1 rouge sur laquelle riaient d’autres enfants. Adolescent il devait se contenter de monter à l’arrière des petites motos pétaradantes de copains. Quand il entra à la RATP, il pensait assouvir enfin sa passion de vitesse sur les autobus, mais la distance entre deux arrêts était trop courte pour que les engins arrivent au maximum de vélocité. D’ailleurs les quelques tentatives réussies indisposaient les voyageurs. Et après plusieurs réclamations, il avait été muté sur le T2 et il y croupissait depuis plus d’un an appuyé sur le tableau de bord semi-automatique de son tramway.

D’autres personnes évoquèrent avec plus ou moins de théâtralité leurs problèmes.

Quand vint mon tour pour terminer, j’étais anxieux. Après les interventions poignantes des participants précédents, comment allaient-ils réagir quand je raconterai ma passion pour les boulons de 14 ? Je vis leurs yeux s’ouvrir de stupeur quand avec grandiloquence j’évoquais la beauté des boulons de 14, la splendeur de leur matière, la perfection de leur pas de vis, la noblesse de leurs têtes, la sensualité de leur accouplement avec les écrous, la diversité de leurs formes. Ils furent enthousiasmés quand sortant de ma poche un boulon et un écrou je vissais lascivement ces deux pièces. Quand j’arrêtais exténué, je sentis que j’étais guéri…

Rentré à la maison, ma femme était ravie, je pris plusieurs sacs et je commençais à vider les placards, buffets et commodes !

Le lendemain en faisant les courses, je vis quelque chose qui brillait sur le trottoir : un trombone…