En ce temps-là, les hommes commençaient à cultiver les champs et à élever les moutons. Bientôt, ils se mirent à compter leurs sacs de blé et leur bétail. Ils commencèrent à se servir de coquillages pour représenter leurs possessions. Les hommes étaient de plus en plus nombreux et leurs possessions grossissaient. L’usage des coquillages devint problématique, faute d’imagination pour concevoir les grands chiffres et faute de disponibilité des coquillages. Aussi, l’un des hommes imagina-t-il de construire un système de petits dessins qu’il grava sur une plaque de pierre. Bientôt, les hommes commencèrent à échanger leurs tablettes dans le but de commercer. D’âpres discussions s’ensuivirent, tournant souvent à la dispute. Certains comprirent que leurs voisins possédaient plus qu’eux et en conçurent de l’envie. Puis d’autres combinèrent des signes pour représenter ce qui se trouvait autour d’eux et en eux. Ils fabriquèrent des pinceaux pour tracer ces signes sur des tissus qui étaient très faciles à transporter. Bientôt arrivèrent des messages d’autres peuplades jusqu’alors inconnues.

Le grand sorcier trouva que cela devenait dangereux pour l’humanité, mais aussi pour lui-même. En effet, avec cette nouvelle invention, les hommes commencèrent à réfléchir beaucoup plus et à envisager une puissance qui pourrait concurrencer ses pouvoirs magiques. Aussi décida-t-il de tuer le poussin dans l’œuf. Il décréta que les tablettes étaient une invention des forces du mal. Il les fit collecter et casser en mille morceaux lors d’une cérémonie expiatoire. Les empêcheurs de tourner en rond furent précisément condamnés à décrire de larges cercles autour des plaquettes brisées en se fouettant avec des rameaux d’épines et en criant « Autodafé, Autodafé, Autodafé ! ».

Depuis ce jour, les hommes vécurent modestement et en harmonie à condition d’obéir strictement au grand sorcier qui veillait à ce qu’aucune tablette séditieuse ne circule et ne vienne troubler l’esprit de ses de ses ouailles. Les hommes chassaient quand il y avait du gibier, les femmes cueillaient les baies lorsqu’elles poussaient et tous mouraient lorsque le climat se dégradait. Nulle invention ou idée nouvelle n’advenait, le temps circulait comme une roue, égal à lui-même pour les siècles des siècles. Mais un jour, il advint que dans une caverne lointaine, un jeune enfant s’avisa de tracer des traits sur la roche pour compter les jolies pierres dorées qu’il avait trouvées dans la rivière…

Texte écrit en atelier à Villenave d’Ornon, le 28 janvier 2026