En ce temps-là, les hommes commençaient à cultiver les champs et à élever les moutons. Bientôt, ils se mirent à compter leurs sacs de blé et leur bétail. Ils commencèrent à se servir de coquillages pour représenter leurs possessions. Les hommes étaient de plus en plus nombreux et leurs possessions grossissaient. L’usage des coquillages devint problématique, faute d’imagination pour concevoir les grands chiffres et faute de disponibilité des coquillages. Aussi, l’un des hommes imagina-t-il de construire un système de petits dessins qu’il grava sur une plaque de pierre. Bientôt, les hommes commencèrent à échanger leurs tablettes dans le but de commercer. D’âpres discussions s’ensuivirent, tournant souvent à la dispute. Certains comprirent que leurs voisins possédaient plus qu’eux et en conçurent de l’envie. Puis d’autres combinèrent des signes pour représenter ce qui se trouvait autour d’eux et en eux. Ils fabriquèrent des pinceaux pour tracer ces signes sur des tissus qui étaient très faciles à transporter. Bientôt arrivèrent des messages d’autres peuplades jusqu’alors inconnues.
Le grand sorcier trouva que cela devenait dangereux pour l’humanité, mais aussi pour lui-même. En effet, avec cette nouvelle invention, les hommes commencèrent à réfléchir beaucoup plus et à envisager une puissance qui pourrait concurrencer ses pouvoirs magiques. Aussi décida-t-il de tuer le poussin dans l’œuf. Il décréta que les tablettes étaient une invention des forces du mal. Il les fit collecter et casser en mille morceaux lors d’une cérémonie expiatoire. Les empêcheurs de tourner en rond furent précisément condamnés à décrire de larges cercles autour des plaquettes brisées en se fouettant avec des rameaux d’épines et en criant « Autodafé, Autodafé, Autodafé ! ».
Depuis ce jour, les hommes vécurent modestement et en harmonie à condition d’obéir strictement au grand sorcier qui veillait à ce qu’aucune tablette séditieuse ne circule et ne vienne troubler l’esprit de ses de ses ouailles. Les hommes chassaient quand il y avait du gibier, les femmes cueillaient les baies lorsqu’elles poussaient et tous mouraient lorsque le climat se dégradait. Nulle invention ou idée nouvelle n’advenait, le temps circulait comme une roue, égal à lui-même pour les siècles des siècles. Mais un jour, il advint que dans une caverne lointaine, un jeune enfant s’avisa de tracer des traits sur la roche pour compter les jolies pierres dorées qu’il avait trouvées dans la rivière…
Texte écrit en atelier à Villenave d’Ornon, le 28 janvier 2026

La naissance de la numération est un sujet largement développé par les mathématiciens et les historiens. Il y a florilège d’ouvrages sur le thème.
Ce que j’apprécie dans cette nouvelle, c’est qu’à partir d’une histoire réelle, la naissance des chiffres, l’auteur improvise un déroulement totalement inventé.
Bien que l’on me l’ait parfois reproché, je pratique moi-même à l’occasion cette démarche. Je ne peux donc que l’apprécier.
Je me répète sans doute la durée d’un atelier est trop courte et il y a là encore une pépite qui mériterait ensuite d’être développée plus longuement.
Joli comme un conte et très bien articulé, je trouve !
Le début m’a fait penser à la numération des Shadoks : GA – BU – ZO – MEU – Petite poubelle – Grande poubelle !
Je me suis intéressé à l’histoire de l’écriture des nombres qui, en effet, semble avoir précédé celle des mots. Histoire fascinante que tu empruntes pour le début de ton conte, qui bascule ensuite dans une inquiétante allégorie, image des dangers que nous courrons, avec la négation de la science et la canalisation de la culture. On pense à “Fahrenheit 451”.
Faudra-t-il tout réinventer comme commence à le faire ton jeune enfant qui semble tenir la richesse entre ses mains ? Heureusement nous n’en sommes pas tout à fait là…
Merci Line, ça fuse dans les ateliers d’écriture.
Merci à tous pour vos commentaires. Je me suis inspirée en partie du roman “Ravage” de Réné Barjavel, dystopie apocalyptique, décrivant l’évolution du mode après la disparition de… l’électricité.
Dans mon texte, il y a en filigrane le pouvoir de la circulation de l’information qui nous oblige à sortir de nos bulles. On pourrait gloser sur son évolution cancéreuse, avec la prolifération de bulles informationnelles qui nous rendent incompréhensibles les uns aux autres.
Par ailleurs, il est aussi brièvement question de l’argent – de l’or en l’occurrence – comme levier puissant de changement.