Quand il était enfant Pierre avait peur du noir. Une peur maladive.
Il se revoit enjambant quatre à quatre les escaliers obscurs, poursuivi par un monstre velu, aux dents acérées et aux longues griffes prêtes à le saisir, il sentait presque dans son cou le souffle chaud de la bête immonde. Une peur dont il ne parlait à personne. Chaque soir après que sa mère eut éteint la lumière de sa chambre, les lueurs de la rue dessinaient des ombres menaçantes sur les rideaux, alors il se terrait sous les draps, retenant sa respiration jusqu’à ce qu’on sommeil libérateur finisse par se s’emparer de lui. Le matin, à la lumière du jour, tout redevenait normalement rassurant, pourtant dans un coin de son âme il savait bien que la nuit retomberait.
Pierre évoque tout cela avec le sourire, il y a longtemps que ces frayeurs nocturnes ont disparu. Que va-t-on s’imaginer quand on est enfant ? Il fut subitement libéré de ses angoisses par une nuit d’été. Au hasard d’un jeu qui le passionnait il s’est retrouvé seul dans un bois et il ne pensa plus à avoir peur, au contraire il comprit que la forêt ne lui voulait aucun mal les animaux les plus dangereux devant être des lapins ou des écureuils. Les arbres se dressaient vers le ciel étoilé sans le moins du monde se soucier de lui et dans la vallée brillaient les lumières du village qui dormait paisiblement. La raison venait de l’emporter sur le fantasme. Au loin il entendit les cris de ses camarades qui venaient de découvrir le trésor, il les rejoignit sans se presser avec une sentiment de plénitude, tournant le dos aux moments cauchemardesques d’une enfance qu’il laissait derrière lui. Il avait 13 ans.
Pierre a vécu, le voilà parvenu au soir de sa vie. Il se revoit au cours de cette nuit libératrice, qu’il associe dans son souvenir à ce printemps lumineux, quand il avait vingt ans. Un horizon radieux venait de se dessiner, que son éducation très conservatrice n’avait pu lui laisser entrevoir. Cela ne dura que quelques semaines puis il était plus ou moins rentré dans le rang, en se disant quand même, malgré la désillusion, que plus rien ne pourrait être tout à fait comme avant. Et en effet une lueur avait subsisté qui avait orienté toute sa vie.
Aujourd’hui la lueur s’est éteinte et, même si elle n’est pas tout à fait de même nature, la peur du noir le reprend.

Je ne sais quel est l’auteur de cette nouvelle, mais elle me satisfait pleinement!
Courte, bien écrite , un français impeccable…
Et la fin est sublime !
Aujourd’hui la lueur s’est éteinte et, même si elle n’est pas tout à fait de même nature, la peur du noir le reprend.
Merci Loki. malgré tous les efforts d’Hermano il semble que je sois encore voué à l’anonymat.
Vous connaissez les NDE ? Near-death experience.
Je rassure Pierre, au bout du tunnel, il y a une lumière aveuglante ! 🙂
https://fr.wikipedia.org/wiki/Exp%C3%A9rience_de_mort_imminente
Et puis, pour le petits Pierre, je recommande “Il y a un cauchemar dans mon placard” (Mercer Meyer), très apprécié par mes enfants qui en redemandaient toujours la lecture !
https://ligue-enseignement.be/education-enseignement/coups-de-coeur/il-y-un-cauchemar-dans-mon-placard-de-mercer-mayer
Merci, Chamans, pour ces belles lignes et cette subtile mais glaciale conclusion.