Je nous revois assis sur de petits pliants aux bandes multicolores, avec une caisse en carton en guise de table, dans le jardinet de la tante d’Annie. Un charmant petit carré d’herbe bordé de rosiers, quelques fleurs aux couleurs vives dont je ne sais plus le nom s’épanouissaient au sol dans des cercles blancs qui n’étaient autres que de vieux pneus peints. C’était un jour de juillet où l’air était léger, comme souvent à cette altitude et tous les deux nous jouions à la dinette. Annie était la fille, à peine moins âgée que moi, du voisin de mes grands parents chez qui j’étais en vacances. Au menu il y avait une salade, la tante d’Annie à qui appartenait ce petit bout de terrain nous avait fourni deux jolis flacons, huile et vinaigre. Je ne me souviens plus ce que nous y avions mis, vraies feuilles de laitue ou herbes choisies autour de nous, c’était certainement immangeable, pourtant je n’ai jamais oublié le goût de cette salade, associée à un moment heureux de mon enfance.

J’étais bien copain avec Jean-Louis, le frère aîné d’Annie, lui un peu plus âgé que moi, et certains dimanches après midi, jour de repos pour les faneurs, nous allions clandestinement jouer dans la grange de son père, violant ainsi une stricte interdiction. Jean-Louis pris entre deux feux, les éventuelles foudres paternelles et le désir de céder à la pression que nous exercions tous sur lui, finissait par accepter et nous pénétrions dans cet endroit ténébreux, que nous entourions de mystères. Il fallait attendre quelques instants pour que nos yeux s’habituent à cette semi pénombre. Notre jeu favori était de creuser des tunnels dans le foin, il était entassé et serré car à cette époque là il n’y avait point de bottes. On s’enfonçait donc dans des galeries obscures ou l’on s’inventait toutes sortes d’aventures. Je comprends maintenant les raisons de l’interdiction, ce jeu était dangereux et même si la masse de foin était compacte nous n’étions pas l’abri d’un effondrement et là c’était sans doute l’asphyxie pour nous tous. Mais tout se passait bien et nous ressortions discrètement, enivrés par le parfum entêtant de l’herbe séchée et la lumière retrouvée, les narines noircies de poussière, la chevelure chargée de brins de foin quand d’autres s’étaient déjà introduits dans les endroits les plus intimes de notre corps. Aujourd’hui à chaque début d’été, quand je dois suivre sur la route le lourd ballant de ces énormes bottes cylindriques sur leurs longues remorques, que cette odeur effleure mon nez, je suis dans la grange de Jean-Louis.

Je pourrais multiplier les souvenirs d’enfance dans ce village de l’Aubrac. Le hurlement lointain des taureaux qui ne font pas meuh ! Mais s’égosillent dans une sorte de braillement, la perfide caresse des orties, et le Plomb du Cantal que je redécouvrais chaque soir dans un lointain majestueux, certaines années encore taché de blanc, quand le soleil descend et que les montagnes bleuissent.