Je suis la porte. Non ! Non ! Pas Laporte le rugbyman ! La porte en deux mots ! La porte de la maison, celle qui donne sur l’extérieur, sur le seuil pavé de vieilles pierres plates, sous la tonnelle. En face de moi, au bout de l’allée, il y a mon vieux pote le portail qui sépare le jardin de la rue. Parfois, les soirs de grand vent nous échangeons quelques grincements pour tromper nos solitudes. Soyons plus précis, lui il grince mais moi je craque, lui il est en métal, moi je suis en bois, mais nous nous comprenons très bien, nous avons tant de choses à nous dire ! A quelques instants de décalage nos vies sont semblables. Si quelqu’un sort c’est moi qu’on ouvre en premier, si quelqu’un entre c’est lui. Nous avons nos petits signes, nos petites connivences : « Attention le père arrive de mauvaise humeur, il vient de me claquer violemment, attends toi à être malmené » ou « Zut ! Stéphanie est trop amoureuse, elle a oublié de me refermer, me voici condamnée à bâiller jusqu’au soir. Conserve bien ton élan jusqu’à ce que ta clanche fasse son office » Evidemment je sais plus de choses que lui sur la famille, je suis témoin de leurs conversations, de leurs disputes, de leurs confidences. Mais lui, il sait tout de la rue que j’aimerais tant découvrir. « L’épicier a sorti son étal, il a de très belles prunes » ou « Hier il y a eu une course cycliste, des jeunes m’ont escaladé pour mieux voir passer les coureurs, un T-shirt lancé d’une voiture publicitaire est venu s’accrocher à ma grille, il a fait le bonheur d’un gamin »

Les soirs d’automne nous échangeons nos peines, mes gonds prennent un peu de jeu, il se plaint de quelques points de rouille. Pire ! J’ai entendu les parents parler d’un projet de vente, j’ai dit à mon ami le portail qu’il devait désormais s’attendre à porter un panneau avec la mention « A vendre »

Cela ne lui a pas plu, pas plu du tout.