Claude se dirige vers la pharmacie, un lieu qu’il ne fréquentait guère du temps de sa jeunesse, aujourd’hui il s’y rend de façon si régulière que la pharmacienne avant même de le saluer sait déjà le détail de ses ordonnances. Ensuite il se rendra chez le coiffeur, là les choses sont un peu inversées, jeune il soignait son abondante chevelure qu’il soumettait aux ciseaux d’un professionnel au moins une fois par mois. Maintenant âgé et le coiffeur n’ayant plus grand chose à couper ses visites sont rares. S’il déplore de devoir fréquenter la pharmacie aussi souvent il se félicite au contraire de la rareté de ses visites au salon de coiffure. Claude est un taiseux et supporte difficilement les invitations à discourir sur le temps qu’il fait ou qu’il fera, ou encore sur le dernier fait divers qui agite la commune. “Fais ton boulot et fiche nous la paix”, la phrase intensément pensée n’est pas prononcée, il répond par des oui des non des peut-être ou de simples grognements que le coiffeur, pris dans ses automatismes conversationnels, n’entend pas ou perçoit comme des encouragements à poursuivre.
Enfin libéré Claude se réinstalle au volant de sa voiture, une Fuego qui fit sa fierté il y a maintenant une bonne quarantaine d’années et dont il a toujours refusé de se séparer. Aujourd’hui il a rendez-vous avec son garagiste mais avant cela il doit passer à la poste. La poste est en troisième position sur sa liste. Une fois par semaine il écrit à Françoise une lettre détaillée dont il soigne l’écriture, ils ne se voient plus mais Françoise lui répond et cette correspondance rythme sa vie et y prend une place qu’il refuse de s’avouer. Après avoir glissé l’enveloppe dans la boîte, il doit maintenant faire un petit détour par la boulangerie-pâtisserie où il ne se contentera pas d’acheter du pain mais prendra un baba au rhum dont il se régale déjà. Il est aussi gourmand qu’impatient, il peste contre une queue qu’il juge interminable, il piétine, il s’énerve, l’heure tourne et le rendez-vous au garage approche. Pour faire les choses dans l’ordre il doit encore acheter le journal et jouer son loto. C’est toujours avec un grand plaisir qu’il pousse la porte du bureau de tabac et salue d’un ton joyeux car la buraliste est une vieille connaissance, il est toujours content de la voir et la trouve plutôt à son goût. Il rêve parfois qu’il gagne le gros lot et, qu’avant une retraite imminente qui le privera du charme quotidien de cette rencontre, elle accepte sa proposition d’un petit séjour sur la Côte d’Azur, Françoise ne le saurait pas et de toutes façons elle ne peut plus en prendre ombrage.
Le rideau du garage est levé et Claude se sent attendu, il arrête sa voiture à l’intérieur, le mécano lui ouvre la portière et l’invite à le suivre dans son bureau.
- Vous venez pour une révision générale n’est-ce pas ?
- C’est bien ça, le moment est venu
- Vous entretenez votre voiture de façon exemplaire et malgré son âge elle est en excellent état !
- Je vous remercie j’en prends le plus grand soin, j’y tiens beaucoup
- Savez-vous qu’elle est devenue collector ?
Non Claude ne le sait pas et s’en préoccupe peu. Après un moment de silence le garagiste le regarde droit dans les yeux
- Je suis prêt à vous l’acheter à un prix qui vous surprendra
- Mais ma Fuego n’est pas à vendre ! S’offusque Claude en élevant la voix.
Sans rien dire de plus le garagiste se saisit d’un stylo et d’un post-it qu’il griffonne et pose sous le regard éberlué du vieil homme, déchiffrant le montant proposé. Il n’en revient pas, lui qui vit chichement voilà qui pourrait bien agrémenter sa condition et ne plus lier ses rêves à l’attente des tirages aléatoires du loto, toujours décevants; mais sa Fuego c’est sa Fuego et, relevant la tête, il dit simplement et calmement “non !”. Vendre sa voiture ce serait comme se trahir, tourner une page sur laquelle il se complaît à lire ses souvenirs, pourtant une voix venue de l’intérieur lui susurre de façon lancinante : “Et pourquoi pas ?”.
Claude rentre chez lui à pied et afin de clore sa liste doit faire un court crochet par le supermarché pour quelques indispensables achats en vue de ses repas solitaires. Dans la galerie qui borde les caisses son regard est attiré par un présentoir de petits manuels proposant de courts séjours dans différents coins de France.
Dans son va-et-vient permanent la mer bat les galets et sur la Promenade des Anglais Claude tient la main de la buraliste. En cette magnifique fin de journée d’automne une douce brise caresse leurs visages et agite légèrement les palmiers. Ce soir il invitera sa compagne dans un bon restaurant. Il hèle un taxi et sur le chemin de leur hôtel, serrés l’un contre l’autre, ils s’émerveillent de cette ville dont ils ont toujours rêvé. Sur le visage de Claude on peut déceler tous les signes du bonheur, mais tout à l’heure pendant qu’elle se préparera pour la soirée, il s’évadera quelques minutes à la recherche d’une boîte à lettres ou d’un bureau de poste et il a déjà repéré une pharmacie.

Un texte poignant qui résume toutes ces vies que nous côtoyons sans en voir la solitude.
Ces vies où le seul réconfort est le souvenir du passé.
“Fuego” ne dira rien aux jeunes, ce texte non plus ils ne seront jamais vieux…
Merci X
Merci Loki c’est Chamans, une fois de plus le site ne m’a pas reconnu.
Merci Chamans. Ce récit rend compte d’une solitude d’autant plus triste qu’elle est vécue à deux. La buraliste n’est finalement qu’une accompagnante. Si Claude avait été jusqu’au bout de la transgression qui lui a permis de vendre sa Fuego, il aurait pu proposer une escapade à Françoise. Pour que la Fuego alimente le feu qui semble encore vivant sous les braises. Mais sans doute Françoise n’est-elle plus libre de passer quelques jours avec un ami cher ?
« Chassez le naturel, il revient au galop ! »
C’est ce que je me dis en lisant l’histoire de Claude. Tellement vrai tout ça !
Très bien écrit, je trouve. J’ai particulièrement apprécié :
«… tourner une page sur laquelle il se complaît à lire ses souvenirs »
Pourtant, Claude n’est pas confit dans son train-train, il va même jusqu’à envisager de vendre cette voiture chargée jusqu’au pavillon des histoires de toute une vie.
Ah ! L’affection qu’on peut porter aux objets ! Ah ! la vénération de certains pour leur automobile ! Il faut dire que la Fuego, ce n’était pas n’importe quoi : un modèle qui paraissait un peu sportif et détonnait avec la gamme Renault de l’époque. Tu ne le croiras pas, mais la première que j’ai vue, rouge, était exposée dans l’aéroport de Rodez !
Je rajouterai bien une petite phrase de transition avant le dernier paragraphe, du genre « un mois plus tard » ou « à l’automne suivant », car à chaque lecture j’ai été surpris de ce changement soudain de cadre de l’histoire.
Je trouve ce personnage vraiment attachant, lui qui s’attache autant à cette automobile qu’à sa relation épistolaire avec Françoise, dont on suppose qu’il s’agit d’une amitié encore un peu amoureuse. En tout cas, un pilier dans la vie de Claude.
Je crois que le personnage vient de se lancer dans une histoire compliquée entre sa Françoise et sa buraliste. Cela m’engage vers cette réflexion si triviale : « On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre… » Quoique… ? Il y a aussi « Il faut vivre dangereusement ! », n’est-ce pas ? C’est un virage ! Claude est sur la bonne voie !
Merci pour ce petit moment de nostalgie : je suis comme Hugues Aufray avec les feux de bois (Coluche), dès qu’on parle automobile, j’arrive !
Merci pour vos commentaires.
Un mot d’explication : L’ébauche de ce texte a été écrite lors d’un atelier d’écriture à L’ardoise (c’est un lieu). Il s’agissait, à l’instar de Clémentine Mélois qui recueille des listes de courses jetées dans la rue et pour chacune échafaude un petit portrait ou une petite histoire, d’inventer une liste et de se lancer. “Donne moi ta liste de courses et je te dirai qui tu es”, en quelque sorte. Claude est né de cette démarche originale et très ouverte.
Bonjour Chamans,
J’ai lu ta nouvelle avec beaucoup d’intérêt et de plaisir ;
j’apprécie beaucoup le portrait et la manière dont tu parles de Claude.
Je retrouve des similitudes avec ma vie quotidienne, notamment la visite à la pharmacie
où on me connaît comme un vieux sou.
Par contre je ne connaissais pas la Fuego ; j’ai donc encore une fois appris grâce
à Oasis!
Cette nouvelle est agréable à lire ; elle questionne aussi ; mais j’aime bien la simplicité
qui en émane.
Merci.