Dans la campagne du sud-ouest en ces années-là, début 1900, l’effort du travail était une valeur sans équivoque. Et il ne dérogeait pas à la règle. C’était un petit homme, si bien qu’on le surnommait “Mi-l’homme”. Il dépassait à peine la roue de sa charrette et paraissait ridicule à côté de son cheval de trait. Vêtu de son pantalon de toile épaisse, tenu par des bretelles sur sa chemise de travail à carreaux, les pieds chaussés de sabots de bois sur ses feutres.

Il menait pourtant son gigantesque équipage de main de fer. Car il avait son caractère Mi-l’homme, Edouard de son prénom. Il faut dire que la vie l’y avait aidé : à commencer par sa mère qui, en guerre contre la gente masculine, l’avait élevé à la dure à grands coups de remontrances acerbes. Par conséquent il n’aimait pas davantage les femmes que sa mère n’aimait les hommes.

Alors qu’il sortait du champ avec son attelage en fin d’après-midi, une dame de la ville habillée en bourgeoise se trouvait là, sur le sentier communal. Il allait passer son chemin mais elle s’adressa à lui, le menton relevé, le dos droit, plantée sur le bas-côté ; elle lui demanda de but en blanc si il pouvait l’amener sur sa charrette jusqu’au prochain village. Lui, bourru, ne l’écoutait presque pas. concentré à diriger son égtlon, il répétait ses ordres secs, saccadés. Alors la dame, piquée dans sa dignité, se précipita en avant du cheval, l’obligeant à faire un pas de côté. son maître vociférant l’arrêta, donnant l’opportunité à Mathilde de monter sans plus de cérémonie.

Ainsi postée en hauteur, elle avait le loisir d’observer le laboureur marchant vaillamment à côté de sa charrette, jusqu’à ce qu’il se décide à stopper à nouveau son animal et monter à côté d’elle. Elle le trouvait beau, malgré sa petite taille et son air sévère, ça il ne le savait pas.

Alors qu’il se concentrait sur la cadence, la dame lui demanda son prénom.

– Edouard m’dame

Elle lui dit qu’elle s’appelait Mathilde et la remercia de bien vouloir l’accompagner au village.

Comme si il avait eu le choix ! Toutes les mêmes…

Cahin-caha, ils sont arrivés au village, sans faire davantage de conversation. Le sentier traversait un pont de bois avec une grande rambarde de chaque côté. sa crier gare, une pluie de cailloux vint ricocher sur les grandes roues de la charrette et percuter ici et là Edouard qui se trouvait dans leur trajectoire. Une troupe de gamins impétueux sautillaient en contrebas, lançant des “Mi-l’homme” à tue-tête.

Lui, habitué, restait de marbre. Les petits galopins auront leur retour de bâton un jour ou l’autre. Mais Mathilde outrée ne l’entendait pas ainsi. Déjà elle avait sauté au sol et malgré ses petites bottines, la voilà vociférant sur les enfants, à moitié enlisée dans la boue. Eux ont filé en moins de deux !

Confus, Edouard se vin contraint de proposer son aide, que Mathilde accepta volontiers. Devant la démonstration de sa force musculaire, alors qu’il la soulevait pour la replacer sur le chemin, un émoi inattendu les saisit tous les deux. Toussotant, se raclant la gorge, les voilà remontés derrière le bel étalon sans plus d’histoire.

Les jours passèrent, puis les semaines. Chacun avait poursuivi son quotidien. Mais Mathilde était restée au village ; y avait-il une raison ? Sa tante y tenait un commerce. Peut-être Edouard pourrait-il passer devant et prétexter quelque achat ? C’est ce qu’il fit. 

La suite on s’en doutait : un jour on les maria, et un petit garçon naquit dans la chambre la plus proche de l’écurie, suivi l’année d’après d’un deuxième, puis d’un troisième !

Dans la grande où ils passaient le plus clair de leur temps, Louis, Raoul et Robert jouaient à dessiner des formes dans le foin tombé au sol.

– Tu me fais un cheval ? demandait Louis à Raoul.

– Tu rigoles ? Le cheval il est déjà à toi, papa te l’a réservé.

– Oui, mais toi un jour tu auras la maison…

et refaisant le monde, ils ignoraient l’adage si bien illustré par leurs parents : “Trop de paroles tuent l’action”.