La publication de ces dialogues m’a rappelé un texte écrit il y déjà longtemps qui pourrait s’intégrer dans cette série. La consigne était que la dernière réplique devait être “oui”

A : Une comtesse russe

B : Un chanteur de flamenco

En Andalousie, au XVIII° siècle, la comtesse parle l’espagnol.

 

A : Je ne sais, Monsieur, quel mauvais tour du destin m’a placée seule en face de vous dans cette voiture mais je n’en peux plus et ce voyage est une torture ! Si vous n’arrêtez immédiatement ces cris, je demande au cocher de vous expulser et de vous laisser au bord de la route avec votre guitare et votre pauvre bagage. C’est insupportable!

B : Madame, mon chant s’adressait secrètement à vous car vous êtes belle, d’une beauté qui m’est étrangère et me trouble. Votre mépris me surprend et me blesse. Sachez qu’ici je suis respecté pour mon art. Mais vous semblez ne pas le comprendre et je vais me taire désormais.

A : C’est beaucoup mieux ainsi. Mais comment avez vous pu oser dire, de surcroît, que ce que vous appelez votre chant s’adressait à moi. Je ne vous connais pas et je n’ai qu’un souhait : en finir avec cet abominable voyage et continuer à vous ignorer.

B : Ce souhait est le mien. La fin du voyage m’éloignera de votre beauté trompeuse qui cache un cœur d’acier. Je ne sais d’où vous venez et peu m’importe votre lointain pays mais il y a, chez vous aussi, des gens qui comme moi inventent des musiques pour que d’autres y accrochent leurs peines et leurs amours. Vous les avez oubliés ou ignorés et vous serez malheureuse… ici encore plus qu’ailleurs!

A : Taisez vous, vous ne savez rien de moi ni de mon pays. Il est si loin… et si proche. Oui! Bien sûr qu’il y a des gens comme vous…et leurs violons vous arrachent le cœur… mais je dois les chasser de mon souvenir. Comprenez, Monsieur, que c’est mon âme plus que mon oreille qui vous demande le silence.

B : Vous ne m’entendrez plus chanter, ni jouer de ma guitare et le voyage ne sera plus très long. Je vais à Séville rejoindre un ami fidèle et pour y gagner un peu d’argent je chanterai dans quelques cabarets, je n’ai pas d’autre métier et je vis ainsi. Pour moi l’exil est permanent, comme s’il m’habitait depuis le premier jour, bien qu’étant né tout près d’ici. C’est peut-être de cet étrange déracinement que je tire mon inspiration. Je suis un artiste.

A : L’exil est une chose terrible… Je vais moi aussi à Séville. Nous terminerons donc ce voyage ensemble

B : Si je puis me permettre, Madame, vous me paraissez maintenant plus humaine et … moins lointaine. Les chances de rencontre sont nulles entre une femme comme vous et un homme comme moi, et pourtant nous voici l’un en face de l’autre et ce voyage que je craignais trop long va désormais me paraître bien court. L’ami que je vais voir est au service du comte Almaviva, dont il est le barbier, c’est un homme plein d’allant et de débrouillardise qui, par son métier, connaît beaucoup de monde, peut être par son intermédiaire pourrai-je faciliter votre arrivée à Séville?

A : Mon Dieu! Comme c’est curieux, comme c’est étrange et quelle coïncidence ! Je me rends justement chez le comte Almaviva. Mon emportement de tout à l’heure était ridicule, je vous prie de l’excuser. Mettons cela sur le compte de la fatigue d’un si long voyage. Vous avouerai-je maintenant que votre présence me rassure? On me dit que le charme de Séville est incomparable mais je redoutais d’y parvenir, tout m’est tellement étranger ici, grâce à vous cela va mieux maintenant.

J’aurai en effet un service à demander à votre ami, celui de m’accompagner jusqu’au cabaret où vous allez chanter…

B : Mais…puis-je espérer alors que malgré vos protestations mon chant vous a touchée?

A : Beaucoup plus que ne l’imaginez. Votre mélodie, votre timbre de voix me sont étrangers, mais passée la surprise des premiers instants ils ont trouvé le chemin de mon cœur. Je suis musicienne, vous comprenez? Je n’étais que trop sensible à son intensité et à sa sincérité et j’ai voulu l’arrêter.. mais je me sens maintenant envahie par le trouble que j’ai voulu contenir…

S’il vous plaît reprenez ce chant que j’ai interrompu et si je l’entends encore dans l’obscurité de ce cabaret où je viendrai vous écouter, alors je penserez secrètement que vous le chantez pour moi et que vous aurez gardé le souvenir de ce voyage. Voulez vous?

B : Oui.