en écho au “Coureur du bord de Seine” de Loki
Ma mère fait les valises. On a sept valises et elles sont pleines à craquer. On doit prendre le bateau pour Port-Vendres le soir même. Mon père a pu retenir cinq places dix jours auparavant. On n’a pas la télé, mais on peut voir dans les journaux qui paraissent encore les photos des longues files d’attente sur les quais d’Oran.
C’est l’exode, massif, comme une déportation. Les gens sous le dur soleil de juin sont assis depuis des heures pour être sûrs d’embarquer.
Plus personne sur la plage, plus personne dans les cabanons désertés, où l’on coulait des dimanches heureux, entre baignages et paëllas. La plage est vide sous le soleil depuis le début de ces horreurs.
Ma mère ne veut plus nous laisser sortir, ma sœur et moi. C’est trop dangereux. J’ai pourtant réussi à faire le tour des copains, de ceux qui restent encore et de ceux – les Arabes – qui resteront toujours, pour leur donner l’adresse de nos cousins, à Bordeaux.
Bordeaux, un autre port, un autre climat, une autre vie nous attendent. Ma sœur Nicole, quatre ans, attend le départ elle aussi, en berçant son poupon de celluloïd. De temps en temps, une explosion, une rafale, du bruit de verre brisé. On a l’habitude, on ne tressaille même plus. Depuis deux jours maintenant le port d’Oran flambe, l’OAS a mis le feu à la raffinerie de pétrole.
On se prépare à refaire à l’envers le chemin accompli par nos ancêtres.
Ma mère bourre les valises de son mieux ; mon père, un peu hagard, tourne en rond, incapable de se rendre utile à quoi que ce soit. Son paquet de Gauloises diminue à vue d’œil. On essaie de ne pas croiser son regard.
Blanche, ma grand-mère, tricote en pleurant. Blanche, cela fait si longtemps qu’elle est ici. Soixante ans peut-être, elle avait presque quatre ans quand elle est arrivée avec ses parents sur cette terre radieuse. Blanche, en plus du français elle parle l’arabe, et aussi l’espagnol, elle n’a pas d’autre pays que celui-ci. Tout le monde l’aime, dans le quartier. Les Arabes lui disent de rester, qu’elle n’a rien à craindre. Elle ne comprend pas. Elle tricote sans fin, ne parle plus.
La semaine dernière, le mercredi, c’était mon anniversaire. On l’a fêté sans conviction. J’ai reçu la canne à pêche que j’avais demandée. Elle est belle, verte et orange. La pêche, c’est fini, je n’ai pas pu l’étrenner. Je ne sais même pas si on va pouvoir l’emmener, cette canne à pêche.
Vers quatre heures de l’après-midi, tonton Gaston, le frère de maman, vient nous chercher avec sa 203. Il doit nous amener jusqu’au bateau. Le temps d’un dernier adieu aux gens du quartier, nous allons partir quand le propriétaire de la maison, furieux, déboule de nulle part. Il réclame le loyer pour les mois de juin et de juillet. Mon père doit négocier, il ne paiera que jusqu’au 15 Juillet.
Tonton Gaston attend. Heureusement, il a pris l’impériale. Nous pouvons y installer les cinq plus grosses valises, les deux autres finissent dans le coffre.
Ma mère a donné aux voisins tout ce que nous ne pouvons pas emporter, la maison est vide. Il ne reste que quelques portemanteaux accrochés à une patère, un bras de poupée à la main potelée qui traîne sur la terrasse et, je me souviens, une capsule de bouteille de bière que j’ai ramassée au dernier moment. Cinquante ans après, cette capsule est toujours dans ma poche.
La 203 quitte la rue dans un nuage de fumée noire. Je suis devant, assis sur les genoux de mon père. Nous savons que nous ne reviendrons jamais.



