Marchand de fables
Dans le faubourg
on l’appelle Troubadour
Sourire tatoué
Bleu
Sur le visage
Sans âge
Giflé par le froid
il traîne dès le matin
la misère et
son chien
Cherche
dans l’air du temps
une chanson qui tienne chaud
La vapeur de son souffle
seule
fait écharpe à son cou
Il veut
s’arrimer au merveilleux
Voler
à l’éther ses secondes blanches
Rompre le fer de sa détresse
La voir renaître princesse
Etre fidèle à son chien
Nourrir l’ami
pas le gardien
Sans matricule
il chevauche les crépuscules
au long des heures molles
Ses chaussures moroses
aimantées au pavé
lustré par l’humidité
l’emmènent dans le soir
Revoir
Le Marchand de fables
jaillit là
Spectre de foire
Il vend
du rêve à rouler
des écharpes de fumée
Trafique le temps
avec son harmonium
ses notes d’opium
Troubadour
chante la nuit
Bleue
N’a plus froid
Sur un tapis volant
Survole le néant
Déserte le maintenant
La tête sur les genoux
d’avant

J’aime beaucoup l’atmosphère de ce poème dont les vers, courts, semblent jetés là, avec pudeur et avec quelques pépites : La vapeur de son souffle / seule / fait écharpe à son cou… Ses chaussures moroses… Déserte le maintenant…, et bien sûr le titre : Marchand de fables.
C’est presque du Baudelaire !
Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
Et la tête et l’œil bas, comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
… …
Cette bohême-là, c’est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.
Quant aux troubadours, je recommande en particulier Jaufré Rudel et Béatrice de Die. L’Amour courtois dans toute sa splendeur.
Merci pour ce texte que je trouve poignant et fort bien écrit, et bienvenue sur notre site.
Il y a deux façons appréhender ce texte.
La première d’une façon décontextualisée, en se référant uniquement au poème.
Le portrait poignant d’un marginal, poète et survivant, qui transcende sa misère par l’imaginaire. Entre réalisme brut — la solitude, le froid, la précarité — et échappées oniriques, le poème oppose la rudesse du pavé à la légèreté du rêve. Le « marchand de fables » utilise la poésie et la musique comme des remparts contre le néant, transformant sa propre survie en une fable mélancolique et lumineuse.
La deuxième en ouvrant les yeux sur la réalité quotidienne. Dans nos villes de jeunes marginaux qui trainent dans la rue et que le travail rebute. Et pourtant ce ne sont pas les emplois qui manquent pour un jeune courageux… Ils savent qu’avec un chien ils sont intouchables.
Quel marginal as-tu voulu décrire Badonviller?