« On dit que le ridicule tue. Est-ce vrai ? Pas du tout ! Regardez autour de vous, il n’y a que des gens bien portants. »
Voici une courte nouvelle inspirée par la célèbre citation de Raymond Devos.
Au ministère des Affaires Indispensables, la devise non écrite était simple : le ridicule tue. Chaque matin, les employés en costume gris traversaient le hall avec la gravité de généraux marchant vers le front. Anatole, chef du service de la Normalisation des Trombones, ne dérogeait pas à la règle. Sa cravate était toujours droite, son port de tête altier, son sérieux irréprochable.
Ce mardi-là, pourtant, la gravité terrestre décida d’abandonner Anatole.
Alors qu’il s’avançait pour présenter son rapport annuel devant le grand conseil des directeurs, le sol ciré se transforma sous ses pas en un véritable miroir de patinoire. En une fraction de seconde, les jambes d’Anatole s’écartèrent à 180 degrés dans un grand écart parfaitement involontaire. Dans sa chute spectaculaire, ses bras moulinèrent, projetant son dossier d’une vingtaine de pages dans les airs. Les feuilles volèrent comme des colombes terrifiées.
Mais le pire n’était pas là.
En touchant le sol avec le bruit sourd d’un sac de pommes de terre, le pantalon de costume d’Anatole se déchira sur toute sa longueur, révélant un caleçon rouge vif parsemé de petits canards jaune.
Un silence de mort s’abattit sur la salle des réunions.
Anatole resta immobile, le nez collé contre le parquet, les yeux grands ouverts. Ça y est, pensa-t-il. Mon cœur va s’arrêter. La honte va me ronger de l’intérieur. Je suis en train de mourir d’un arrêt ridicule.
Il ferma les yeux, attendant que la Camarde vienne le chercher dans son linceul à canards jaunes. Dix secondes passèrent. Vingt secondes. Son cœur battait toujours. Mieux encore : n’ayant jamais fait de grand écart de sa vie, il réalisa avec surprise que son mal de dos chronique venait brusquement de disparaître.
Il rouvrit un œil.
En face de lui, le grand directeur, M. Legendre — un homme qui n’avait pas souri depuis 1998 —, le fixait. Les joues du directeur commencèrent à trembler. Ses yeux se plissèrent. Un petit pfft étouffé s’échappa de ses lèvres, suivi d’un éclat de rire retentissant qui fit vibrer les vitres.
En deux minutes, toute la salle hurlait de rire. Certains essuyaient des larmes, d’autres se tenaient les côtes.
Anatole se relava prudemment, rajusta sa veste pour masquer ce qu’il pouvait, et regarda autour de lui. Personne n’était foudroyé. Personne ne s’écroulait. Au contraire : les visages d’ordinaire pâles et anxieux de ses collègues s’étaient colorés d’un rose éclatant. Leurs yeux brillaient.
— Mon cher Anatole, hoqueta le directeur en reprenant son souffle, c’est… c’est la meilleure présentation que vous ayez jamais faite !
Ce soir-là, Anatole rentra chez lui à pied. Il observa les passants dans la rue : un homme qui courait après son chapeau emporté par le vent, une dame qui parlait à son chien avec une voix aiguë, un jeune homme qui ratait la marche du trottoir en saluant une fille.
Tous étaient gênés un quart de seconde, puis reprenaient leur route, le cœur battant, le sang chaud dans les veines.
On disait pourtant que le ridicule tuait. Mais ce soir-là, en se regardant dans le miroir avec son caleçon à canards, Anatole sourit. C’était faux. Le ridicule ne tuait pas : il maintenait tout le monde en excellente santé.


Merci Loki pour cette nouvelle qui dénoue une tension dramatique par le rire. L’explosion de rire d’hommes de pouvoir engoncés dans leur costume-cravate, à face de carême, est salutaire pour le protagoniste de l’histoire. Ça n’empêche pas une remarque condescendante du patron… Même si les rapports professionnels ont nettement changé depuis des décennies (cf Raymond Devos), la crainte du ridicule reste universelle et il faut lutter contre sinon rien ne se fait. Je ne sais plus qui disait qu’il fallait imaginer son interlocuteur assis sur les toilettes pour conjurer son attitude austère si ce n’est pas hostile.
J’ai vraiment bien aimé cette petite nouvelle. J’ai trouvé l’idée très drôle, surtout le fait de partir de la citation de Raymond Devos pour construire toute une histoire autour. La scène où Anatole tombe devant tout le monde m’a vraiment fait rire, notamment avec le caleçon à canards jaunes. J’ai aussi beaucoup aimé le contraste entre l’ambiance extrêmement sérieuse du ministère et le ridicule total de la situation.
Mais ce que j’ai préféré, c’est que le texte ne reste pas seulement dans l’humour. Il y a finalement un petit message derrière : on a souvent beaucoup plus peur du ridicule que les autres ne se moquent réellement de nous. Anatole pense littéralement qu’il va mourir de honte, alors que sa chute finit par faire rire tout le monde et même par détendre une salle habituellement très froide.
La fin fonctionne particulièrement bien avec le retour à la citation de départ. J’ai trouvé ça à la fois drôle et assez mignon, parce qu’Anatole finit par accepter cette partie ridicule de lui-même au lieu d’en avoir honte. C’est une nouvelle légère, absurde et amusante, mais avec une petite réflexion sur le regard des autres qui la rend plus intéressante qu’une simple blague.
Ps: merci pour tes commentaires