C’est un souvenir qui reste gravé en chacune ou chacun d’entre nous. On ne peut oublier où et quand on a appris à faire du vélo.

Pour ma part c’était sous les marronniers de la place du Bourg, un jour béni où j’avais eu l’autorisation exceptionnelle de descendre jouer avec les copains. Mon père ayant déclaré un jour : “La rue est la pire des écoles”, c’est donc derrière les carreaux de la fenêtre que, la plus grande partie du temps, je suivais d’un regard envieux les jeux des enfants de mon âge. Mais ce jour là j’étais avec eux, il y avait là Alain et sa trottinette et surtout sa grande soeur avec sa bicyclette. C’étaient les enfants du magasin Phildar en face la maison de l’autre côté de la place. Il y avait Gérard avec ses patins à roulettes et Jean-Louis avec son cyclorameur ( qui se souvient des cyclorameurs ?). Mais l’ambiance était au partage et à la coopération et la soeur d’Alain s”avança vers moi : “Un petit tour de vélo ça te dirait ?”. Je restais confus, sans mot, je ne savais pas faire du vélo et puis la grande soeur d’Alain m’impressionnait, elle avait trois ou quatre ans de plus que moi et déjà naissaient sur son corps des formes qui me plongeaient dans un émoi profond. Je finis par balbutier ” C’est que je n’ai jamais fait de vélo”. “Ah! , Ecoute, je dois maintenant retourner à la boutique de ma mère, si tu veux je vous laisse mon vélo à Alain et à toi et il va t’apprendre”. C’était si gentil et je me sentais tout à coup si indigne d’un telle attention, de la part de celle qui était pour moi comme une déesse, que j’eus un mal fou à articuler un timide remerciement.

Quelques instants plus tard j’avais pris place sur le vélo, un pied à terre. Alain se trouvait derrière moi, tenant fermement la selle. ” A trois on y va, je te pousse et dès que tu as un peu de vitesse tu mets le deuxième pied sur la pédale”.  Ce que je fis mais le sol que je regardais fixement m’attirait de irrésistiblement, si bien qu’ayant parcouru à peine quelques mètres, la seule solution viable qui me parut fut de descendre de ma selle pour appuyer mes deux pieds sur le sol, ce qui eut pour effet immédiat de m’envoyer les pédales dans les jambes. La douleur fut de courte durée mais cinglante, sur ma cuisse droite et sur mon mollet gauche s’étaient imprimés deux rectangles rouges, marques infamantes de ce premier échec. ” Pas grave, normal, me dit Alain, allez on recommence ! Ne regarde pas le sol mais plutôt loin devant toi, c’est mieux pour l’équilibre”. Fort de ce conseil je repris donc ma séance d’essai. Cette fois tout se déroula beaucoup mieux mais lorsque j’entendis la voix d’Alain loin derrière moi ” C’est bon tu y es ! ” je fus saisi d’une panique soudaine, Il m’avait donc lâché alors que j’approchais du fond de la place et que je ne savais ni m’arrêter, ni tourner. Il me sembla alors être livré à des forces occultes qui décidaient de ma trajectoire et de mon destin. Mais pour Alain tout semblait normal “Incline toi légèrement sur ta droite et tourne légèrement le guidon, tu vas voir ça va tourner tout seul !”. Mais non, bis repetita, pieds à terre, pédales dans les jambes, rectangles rouges symétriquement ajustés, cuise gauche mollet droit ( faut-il préciser que j’étais en culottes courtes ? ). Alain était déjà près de moi ” Bravo, tu progresses vite, le troisième essai sera le bon ! “. Et il le fut. Il y avait certes encore beaucoup d’agilité à acquérir mais je savais faire du vélo !

Un très grand jour !